Le cas ESB à Seraing ou comment programmer la mort de l'industrie

Vous avez certainement vu à la TV les images des violences ouvrières à l'usine ESB (Engineering Steel Belgium) de Seraing. Des gens ont été choqués par les images et se sont demandé comment de tels faits étaient possibles? Mais une fois la TV éteinte, la réflexion revient. Nous ne sommes pas retombés d'un coup à l'époque du « machinisme » du XIXe siècle où les travailleurs en révolte brûlaient les châteaux et saccageaient les entreprises, se faisant fusiller par la gendarmerie, comme à Roux (Charleroi) en 1886. Non, les ouvriers en colère n'ont pas touché l'outil (leur outil) mais les bureaux de la direction. Ils ne sont pas fous et espèrent encore la survie de leur entreprise. Les médias affamés de scoops sanglants nous ont aussi passé en boucle l’histoire de ce malheureux ouvrier qui a voulu se suicider. Il y a 10 ans qu'il travaillait à ESB. Pour comprendre ce qui a amené à cette révolte et presqu’à la mort d’un homme, nous allons brièvement parcourir l'histoire de cette entreprise.

Fondée en 1972 par Cockerill, l'aciérie électrique a été reprise par Tubemeuse, puis en 1995, par le groupe américain ELLWOOD et en 2009, par le groupe allemand Georgsmarienhütte (GmbH). En décembre 2014, GmbH cède l'outil au groupe Luxembourgeois REM ( aujourd’hui Green Elephant). En juillet 2003, ELLWOOD veut licencier 50% du personnel suite à l'introduction d'un système de travail de 12h par nuit, 3 jours semaine (l'électricité est moins chère la nuit). Les syndicats demandent une rencontre mais la direction refuse et les Ministres Régionaux Kubla et Marcourt font la sourde oreille aux cris d'alarme de la FGTB. Après 3 semaines de grève, une manifestation à Seraing et de difficiles négociations, le résultat sera de 12 prépensions et 12 départs volontaires avec prime. En septembre 2006, un grave accident se produit causant 3 blessés et tuant un ouvrier. Une aciérie électrique est un outil dangereux à manipuler, le métal à 1500° est « vivant », il réagit ! L'enquête de l'Auditorat du Travail pointe les conditions de travail en vigueur chez ESB.

La spéculation capitaliste est incompatible avec l'environnement

Le manque d'investissements chronique fait que l'entreprise n’a pas été adaptée aux nouvelles normes environnementales, causant la mise à l'index de plus en plus nette de l'entreprise pour sa pollution sonore et ses rejets de poussière massifs. En 2008, la commune de Seraing menace d'arrêter la production d'acier si ESB ne s'engage pas à faire des travaux de dépoussiérage et de lutte contre le bruit. En octobre, la direction remet un plan de réduction des nuisances et des fumées. Surprise, en janvier 2009, ELLWOOD revend l'entreprise à Georgsmarienhütte ( GmbH), un holding allemand qui contrôle 54 entreprises dans l'acier et l'énergie. La nouvelle direction procède à certains investissements de dépollution sonore pour faire lever l'interdiction de produire la nuit. En septembre 2010, un ouvrier est grièvement brûlé (3e degré) par de l'acier en fusion. Sa vie ne fut pas en danger mais il restera handicapé à vie. Un an plus tard, une explosion cause 2 blessés et des dégats importants. De nombreux incidents et accidents (dont plusieurs incendies) démontrent l'état déplorable des installations et du manque de sécurité. En mars 2011, la saga environnementale reprend de la vigueur. Le Bourgmestre confirme qu’ ESB ne respecte pas ses engagements mais qu’il craint pour les emplois. Le Commune relance ses menaces d'interdiction de production ce à quoi la direction répond qu'elle a jusqu'en 2012 pour se mettre aux normes.

En juin 2011, la direction d'ESB annonce que pour réduire les pollutions (notamment placer un nouveau dépoussiéreur, les travaux se feront effectivement en 2012), il faudra un investissement de 22 millions. Elle envisage de doubler ses capacités et de créer des emplois. En juin 2014, coup de tonnerre, la direction annonce son intention d'arrêter la production d'acier à ESB et de ne garder que des activités de gestion de mitrailles. Coût social : 185 emplois. La procédure Renault est engagée. La direction fait état d'une perte cumulée de 63 millions due notamment aux investissements de dépollution. En juillet 2014, la direction ouvre une période de chômage économique de longue durée pour le personnel. En dehors du personnel d'entretien qui assume le maintien de l'outil, les ouvriers de production chôment 4 semaines sur 5 et ont un complément patronal. Rappelons que pour le patron, un chômeur économique ne coûte que 25% du salaire, le reste étant versé par la collectivité (le chômage), la revente des quotas de CO2 compense largement la part patronale.

Un long marché de dupes

Au mois d'août, les experts de la SOGEPA déclarent qu'une reprise est possible avec un investissement de 20 millions pour améliorer la productivité. En septembre, la direction dit qu'il faudra un investissement plus gros et qu'elle ne veut pas le faire. Un repreneur, par contre, l'intéresserait pour se désengager de ses obligations environnementales. Elle veut bien vendre ESB pour l'euro symbolique ! En octobre, la phase 1 de la procédure Renault est clôturée. La direction a refusé toutes les propositions alternatives des syndicats et de la SOGEPA. En novembre 2014, la direction présente un plan social au minimum légal. Les syndicats s'énervent devant le peu de respect des travailleurs. En décembre, devant la mauvaise volonté de la direction, un conflit démarre. Elle recule et augmente même le budget de l'enveloppe sociale !? Mais fin décembre, retournement de situation, GmbH annonce qu'il a un repreneur et la procédure Renault est arrêtée au grand soulagement des travailleurs. Début janvier 2015, le repreneur REM s'annonce. C'est un holding financier spécialisé dans le charbon, le bois et la pâte à papier. Il cherche des créneaux de rentabilité financière. REM s'engage à redémarrer les installations dans les 3 mois et promet de livrer un plan industriel. En avril, un business plan est rentré à la SOGEPA. En juillet 2015, REM promet tout et n'importe quoi. Il propose même de racheter la cokerie de Cockerill, Ringmills, de créer une centrale biomasse et de créer 400 nouveaux emplois. Le plan d'investissement est de 117 millions sur 3 ans. C'est le bonheur quoi !

Hélas, il y a un hic ! Les syndicats et la SOGEPA qui ont analysé le plan industriel le trouvent un peu léger et posent une série de questions qui resteront sans réponse. En plus, REM (devenu Green Elephant) exige que la Région Wallonne mette 100 millions sur la table et reporte sans cesse le redémarrage de l'aciérie. En février 2016, la FGTB en a ras le bol et dénonce la non-réaction de l'actionnaire qui ne répond pas aux interpellations. Du coup, Green Elephant annonce un redémarrage pour avril à condition que la Région Wallonne accorde le prêt de 100 millions. La Région s'inquiète de ces reports de démarrage et de leur manque de raisons. Elle déplore que l'actionnaire n'ait donné aucune information permettant d'analyser le projet qui comporte de nombreuses zones d'ombre selon la SOGEPA. En mars 2016, les syndicats craignent que les promesses de Green Elephant ne soient que de la poudre aux yeux. Ils commencent à soupçonner l'actionnaire précédent, GmbH, d'avoir refilé ESB à REM pour ne pas avoir à assumer un plan social et la dépollution du site. Green Elephant annonce une reprise de la production pour le 23 mai (pour la 6e fois en un an et demi).

La violence patronale

Le 12 avril 2016, la direction annonce qu'il n'y plus d'argent dans la caisse et que les salaires de mars ne seront pas payés !!! Retenez que si un travailleur n'est pas payé pour ses prestations, il n'a pas droit au chômage. Les travailleurs en colère séquestrent les 3 directeurs. Dans l'après-midi, la banque CBS octroie un crédit-pont et les syndicats négocient pour le paiement des salaires de mars. Mais les travailleurs révoltés, conscients du point auquel ils ont été trompés en viennent aux mains avec les directeurs. La brigade anti-émeute vient libérer les directeurs. Les travailleurs se retrouvent seuls sur le site avec ce constat : le repreneur n'a, in fine, ni plan industriel, ni argent pour faire fonctionner l'entreprise. La rage et la hargne reprennent le pas sur la résignation et la nuit, les travailleurs s’acharnent sur le bâtiment administratif, symbole de la destruction de leur entreprise par ce repreneur fantoche. Le stress est tellement violent qu'un travailleur veut se pendre dans l'usine, un délégué présent l'en empêche de justesse . La direction annonce que les travailleurs seront payés le 14 avril mais elle n'a pas donné l'aval au service social pour effectuer ce paiement et elle ne répond plus aux appels de la comptabilité. Le 13 avril, la Région Wallonne, le Bourgmestre et les syndicats se réunissent pour trouver une solution pour payer les salaires et envisager des actions en justice contre Green Elephant et GmbH. Dans le même temps, on apprend dans la presse que la CGT et la Région du Nord de la France ne veulent plus entendre parler du holding sachant que ce sont des margoulins. En effet, Green Elephant a déja commis ce genre de méfaits dans plusieurs entreprises de la région, comme lors du rachat d'Akers à Thionville. On peut pourtant se demander comment l’enquête de la SOGEPA n'a pas permis de voir à qui elle avait affaire, malgré tous les signaux d'alarme ???   Autant on sait contrôler les chômeurs, les travailleurs, autant on ne sait pas empêcher des margoulins de piller les caisses et de faire payer la collectivité. Dans le dossier sidérurgie, la responsabilité du Parti Socialiste est énorme, de l'abandon sauvage des Forges de Clabecq, aux magouilles avec Duferco qui ferme Carsid et à la fermeture honteuse de ce magnifique outil qu'était Cockerill !!! Le Ministre Marcourt a lui joué un rôle démoralisant en faisant des annonces chocs et des promesses non tenues comme le décret d'expropriation (qui aurait pu sauver une série d'entreprises) abandonné sous prétexte que les autres membres du gouvernement wallon ne l'ont pas soutenu. Le PS fait pourtant plus de 30% des voix. Il aurait pu mener la bagarre pour faire voter ce décret. Les travailleurs wallons l'auraient soutenu !

Les syndicats ne doivent plus écouter le chant des « sirènes » roses ou bleues, ils doivent s'appuyer sur la force des travailleurs pour faire respecter leurs droits. Nationaliser une entreprise n'est pas un crime mais un acte de survie. Et en ce qui concerne les moyens financiers pour faire tourner les outils, le scandale des Panama Papers nous montre où nous pourrions trouver ces moyens !

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