Vous reprendrez bien un petit job pour la route ?

Il n’y a pas de mot idéal pour décrire l’activité humaine créatrice de valeur et de progrès. Travail est encore le meilleur, même s’il dériverait de « tripalium », instrument de torture antique. « Emploi » évoque trop le travailleur « employé », « utilisé », et donc exploité par un tiers qui s’approprie le fruit de son labeur (sauf dans la fonction publique, où l’on est employé pour le bien public). J’aime assez profession ou, tout simplement, métier. Parce qu’on peut avoir un métier et être chômeur. Même si on est jugé « inutilisable » par l’organisation capitaliste de la société, on est un travailleur avec des compétences, l’envie de construire et une fierté. 

Tout sans doute vaut mieux que « job ». Un job n’est qu’une tâche, une occupation temporaire, sans besoin d’expérience et sans perspective à long terme. La seule raison du « job » est de gagner quelques sous, pas de construire la société. On ne s’identifie pas à un « job ». Surtout un « job » ne donne pas une situation, un statut, un revenu régulier, des droits au travailleur. Le « job » libère donc l’utilisateur de toute responsabilité vis-à-vis de l’exécutant. Il n’a pas à lui garantir de pouvoir vivre et construire sa vie, encore moins à lui rendre des comptes ou à partager la valeur ajoutée. Le « jobiste » est le gobelet en plastique du travail. Il n’a pas de valeur, il n’a pas d’avenir, on s’en débarrasse après avoir bu et on en prend un nouveau si on a de nouveau soif quelques minutes plus tard.

 

Notre Premier Ministre ne nous trompe donc pas quand il nous promet des « jobs ». Ceux qui ont compris « emplois » ou « travail » ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils sont déçus.

Un plan cohérent d’émiettement du travail

Et les mesures prises par ce gouvernement sont à l’avenant :

• Avec la loi De Croo de juillet 2016, on peut tirer maximum 5100 € par an de l’économie dite « collaborative », profiter d’une imposition favorable (10%), ne pas payer de cotisations sociales.

• Avec le projet de volontaire rémunéré, on étendrait cette loi De Croo à 6000 € par an (500 € par mois), cette fois totalement défiscalisés, toujours sans cotisation sociale, et le champ d’application s’étendra au secteur non-marchand.

• Avec les flexi-job, le travailleur qui est déjà à 4/5 peut travailler chez un autre employeur pour un « flexi-salaire » (en-dessous des barèmes en vigueur), sans impôt ou cotisation personnelle, et une cotisation patronale réduite.

Point commun à ces mesures : elles ne créent pas ou peu de droit aux prestations sociales; dans le cursus du travailleur, ce sont des parenthèses. Elles suscitent intrinsèquement le dumping social, car le patron qui fait exécuter un « job » sous l’un de ces non-statuts s’affranchit de toutes les « contraintes » du droit du travail (plus de salaire minimum, plus d’obligation de payer à l’heure, plus de droit au congé, à la maladie, etc.) et paie le travailleur beaucoup moins cher, vu l’absence de cotisations et d’impôt. Alors que l’on s’accorde de plus en plus largement sur la nécessité de la réduction du temps de travail, avec ces mesures le gouvernement fait tout pour inciter à son allongement en multipliant les activités annexes. On reconnaît bien là une volonté « libérale » de saper les fondements même de l’organisation du travail : créer la concurrence entre les travailleurs, ringardiser le droit du travail en créant des niches de non-droit qui deviendront la norme et l’étalon de comparaison. Ces nouvelles formes de travail sont l’équivalent social des « zones franches » en matière fiscale.

Sans oublier le Graal : employer des « indépendants », oxymore en soi et pourtant toléré sinon encouragé, comme le prouvent les exemples de plus en plus osés. Dernier en date : Deliveroo qui travaille avec une flotte de milliers de coursiers « indépendants », pourtant actionnés et continuellement surveillés par un algorithme et leur Smart Phone. La justice mène l’enquête nous dit-on, à son rythme. En attendant le fait s’accomplit et devient normal. Au moins le CEO de Deliveroo est honnête : "Deliveroo doit être vu comme un job d’appoint, ça n’a pas vocation à être plus" (RTBF, 23/1/2018). Il résume ainsi comment la « nouvelle » économie voit le travailleur : ce n’est qu’un supplétif et plus un collaborateur, encore moins un associé.

Les conséquences sont déjà perceptibles dans l’économie :

• 200 000 belges ont au moins deux activités professionnelles. Cumuler plusieurs activités devient doucement normal et déjà, parfois, une nécessité.

• 30% des indépendants n’ont qu’un seul client (L’Echo, 10/1/2018)

• « Un nombre record de 95.000 nouvelles entreprises ont été créées en 2017 ». Mais « 90% de la croissance que l'on constate est due à des entreprises unipersonnelles ou des indépendants » (RTBF, 10/4/2018). Le gouvernement en déduira que l’économie va mieux. Mais combien de ces « nouvelles entreprises » sont en fait des coursiers que Deliveroo paie quelques euros la course, ou d’autres travailleurs poussés à devenir indépendants ?

Nier sa place au travailleur

Autre exemple, à première vue anodin, du délitement de la place du travailleur : dans les entreprises la notion d’organigramme n’a plus la cote. L’entreprise « I. » annonce une restructuration. On lui demande de montrer l’organigramme des fonctions pour comprendre la réorganisation. Réponse : il n’y a pas vraiment d’organigramme, l’organisation du travail serait devenue dynamique, fluctuante, le travailleur n’a plus de « poste », mais passerait d’une mission à l’autre, d’un chef à l’autre, dans une organisation matricielle à l’échelle mondiale. Les travailleurs concernés ne savent plus très bien quelle est leur place, quel est leur rôle, et préfèrent souvent quitter ce marécage où ils ne se retrouvent plus eux-mêmes (ce qui est sans doute l’un des buts recherchés).

Le principe d’évaluation a aussi beaucoup changé. Il ne s’agit plus d’identifier les points faibles du travailleur pour mieux cibler les formations nécessaires et le faire progresser, donc l’aider à perdurer dans l’entreprise. L’évaluation sert désormais à organiser la rotation continue, la saignée : dans chaque groupe identifier un pourcentage défini de travailleurs qui devront partir dans la période suivante. Car le manque de rotation du personnel est la hantise des entreprises. Le travailleur qui reste trop longtemps est accusé de s’encroûter. Un travailleur plus ancien est surtout un obstacle à la « dépersonnalisation » recherchée ; car le travailleur expérimenté s’identifie à son entreprise. Difficile de nier qu’il l’a construite, et donc qu’elle lui appartient aussi, bien plus qu’à des actionnaires qui se l’approprient alors qu’ils n’ont fait qu’y placer leur argent, parfois seulement quelques secondes (trading haute fréquence), et souvent sans même connaître l’activité de l’entreprise dans laquelle ils « investissent ».

Voilà donc ce qu’on nous propose. Non plus un métier, une fonction dans lequel on évolue et par lequel on contribue à construire le monde. Mais une succession et une accumulation de jobs à durée limitée, sans cohérence d’ensemble, sans possibilité de s’y installer et de s’y investir, sans perspective, sans statut. A l’individu d’y trouver sa cohérence personnelle.

Le fonctionnaire doit disparaître pour que seul reste le « job »

Point de mire de tous les gouvernements de droite : le statut de fonctionnaire. Ici, comme en France, la volonté est de le supprimer par l’arrêt des nouvelles nominations. Car le statut de fonctionnaire, loin d’être une situation à privilèges comme on voudrait nous le faire croire (les salaires dans le statut public sont souvent bien moindres que dans le privé), est surtout le symbole d’un choix de société : une société faite par l’homme pour l’homme. Le fonctionnaire dédie sa carrière au bien public et c’est à cette aune qu’il est jugé, pas selon les caprices d’un manager. Il est nommé « à vie » parce que le service au public n’a pas de fin, mais il est muté là où le public a besoin de lui. Son statut va de pair avec la constance et la continuité de son rôle, qui est l’exact inverse d’un « job ».

Certains résistants l’ont bien compris, et on peut trouver dommage que ce soit en France plus qu’en Belgique. La bataille s’y focalise sur les cheminots, principal corps de fonctionnaires publics encore clairement constitué. Le gouvernement français s’y attaque donc comme à la dernière citadelle. Heureusement la réponse est à l’avenant. Un plan de 36 jours de grève sur 3 mois. On rêve d’un plan aussi déterminé de ce côté-ci de la frontière.

Rappelons que le 1er mai est la fête des travailleurs et pas la fête du « job ». Les travailleurs reconnus comme acteurs sociaux essentiels. L’humain valorisé pour ce qu’il fait, pas pour ce qu’il a. Seul le travail persévérant, élaboré, bâtit la société. Ce n’est ni l’argent chiffre ou papier, ni les jobs émiettés qui construira le monde que nous voulons.

Martin Willems est secrétaire syndical permanent CNE

Dépêches

1.- Dans un article du précédent numéro du DR (Comment on étouffe le syndicalisme), on expliquait la tactique patronale/gouvernementale pour faire disparaître à petit feu les conquêtes sociales en minimisant la réaction des travailleurs : maintenir les « acquis » des travailleurs en place, mais les supprimer pour les nouveaux engagés. Les travailleurs en place sont moins enclins à protester dès lors qu’ils ne perdent rien.
Nouvelle illustration en France, sur la suppression du statut de cheminot à la SNCF. Le Premier Ministre aurait dit : "La grosse ficelle, c'est d'avoir dit que la fin du statut ne s'appliquerait qu'aux nouveaux embauchés. Les dirigeants de la CGT savent qu'ils ne pourront pas justifier de bloquer le pays, alors que le statut des cheminots actuellement en poste ne sera pas remis en cause”. (propos rapportés dans le Canard enchainé du 7 mars 2018)
C’est une excellente nouvelle que les syndicalistes français ne se soient pas laissés prendre à ce piège, et que les cheminots aient bien compris que leur statut n’a de sens que s’il reste appliqué à tous, jeunes comme anciens.

2.- Manifestation nationale en front commun, le 16 mai prochain à Bruxelles. Si le thème de la défense des pensions est mis en avant, c’est bien comme symbole d’une organisation sociale dans laquelle l’activité structure la vie du travailleur du début à la fin, avec un revenu et un statut valorisant. Rdv à 11h, départ à 11h30 de la Gare du Nord.

Mots-clés: Job

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