Les luttes sociales et environnementales, des combats indissociables

Guy Stroobant, le .

Le lien entre aspects sociaux et environnementaux a été perçu par Karl Marx, à ce propos, il écrit : « Comme dans l’industrie urbaine, l’augmentation de la force productive et le plus grand degré de fluidité du travail sont payés dans l’agriculture au prix du délabrement et des maladies qui minent la force de travail elle-même. Et tout progrès de l’agriculture est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol. Tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné, est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité (…) Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du processus social de production qu’en ruinant, dans le même temps, les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur »

Cette citation tirée du Livre 1 du Capital, publié en 1867 par Karl Marx, résonne aujourd’hui de manière prophétique. De fait, la fin du XXème siècle a vu l’hégémonie du mode de production capitaliste s’étendre à la quasi-totalité de la planète, avec pour corollaire deux types de dégradations : sociale et écologique.

Dégradation sociale et instabilité économique.

Selon l’ONG Oxfam, citée sur le site de France24, « En 2018, les 26 personnes les plus riches du monde détenaient autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité ». La même source nous apprend que la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5 dollars par jour. Selon le World Inequality Lab, observatoire des inégalités dans le monde, cité par Libération, cette situation s'est aggravée à partir des années 80. Ainsi, entre 1980 et 2016, la part du revenu mondial des 1% les plus riches est passée de 16% à 20%, alors que celle des 50% les plus pauvres est passée de 8% à 9,5%. Cette explosion est liée à l’apparition du phénomène de la financiarisation qui consiste en une prédominance croissante de l’économie spéculative sur l’économie réelle. Cette financiarisation de l’économie a résulté d’une série de décisions politiques, prises à la fin du siècle précédent, qui ont abouti à abolir toutes les restrictions aux mouvements de capitaux. En conséquence, le processus de mondialisation a connu un accroissement rapide, le secteur bancaire s’est concentré et l’économie spéculative est devenue hégémonique.

L’hégémonie du capital financier s’est accompagnée d’une traduction idéologique émise par les théoriciens de « l’Ecole de Chicago », cette idéologie bat en brèche le rôle de l’Etat, et proscrit tout mécanisme de redistribution, comme la protection sociale et les systèmes de retraite par répartition. Désormais, des masses financières gigantesques sont concentrées dans les mains de quelques-uns , ce processus de concentration s’auto-alimente et s’accélère.

« 1% des américains les plus riches captent près du quart du revenu national chaque année. Si on préfère parler fortune, ils en détiennent 40%. Il y a vingt-cinq ans, ce 1 % détenait 12% du revenu et 33% de la fortune. (…) Ces dernières années, le secteur financier a gagné environ 40% du profit total des entreprises (…) La crise a montré quel chaos, il (le secteur financier) pouvait semer dans l’entreprise » (J. Stiglitz, Prix Nobel d’Economie, « La grande fracture » 2015)

Le trading à haute fréquence : le chaos

Aux Etats-Unis, 60% des volumes échangés en bourse sur le marché des actions sont confiés au trading à haute fréquence, c’est-à-dire à un ensemble d’algorithmes qui investissent dans une valeur boursière pour une durée très brève, souvent limitée à quelques millisecondes. Un investissement de quelques secondes est considéré comme du « long terme ». En Europe, le trading à haute fréquence est passé de 9% à 40% entre 2007 et 2016. Le critère de la décision d’investissement est très simple et toujours le même : le profit maximum et immédiat. Il est clair qu’un tel système présente deux caractères fondamentaux : une absence totale de prise en compte des intérêts humains et une instabilité croissante. Le panurgisme et les fluctuations boursières violentes deviennent la règle. Le 6 mai 2010, Wall Street a connu un « flash crash »( c’est-à-dire un effondrement de 9,2% des valeurs boursières en 10 minutes) qui avait pour origine l’instabilité due à l’énormité des masses financières flottantes gérées par le trading à haute fréquence.

C’est dans la lutte contre l’aveuglement total du capitalisme financiarisé, vis-à-vis des besoins humains et le saccage des milieux naturels, qui en est le corollaire, que réside le lien entre combats sociaux et écologiques. Ce mode de développement ne limite pas ses effets pervers à l’accroissement vertigineux des inégalités, il cause des dommages bientôt irréversibles aux écosystèmes mondiaux : épuisement de ressources non renouvelables, émission non contrôlée de gaz à effet de serre, causant réchauffement et instabilité climatique, et mise en danger de la biodiversité. Assurer la survie de l’humanité sur notre planète implique de mettre fin à la domination hégémonique des multinationales sur les Etats, d’imposer leur appropriation collective et leur contrôle démocratique.

L’émission incontrôlée des gaz à effet de serre et ses effets sur la progression de l’insécurité alimentaire mondiale.

Une étude, parue dans Le Monde du 12 septembre 2018, fait état d’un rapport émanant de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) qui pointe l’effet sur la sous-nutrition mondiale des dérèglements climatiques provoqués par la hausse mondiale des températures, elle-même due à l’émission incontrôlée de gaz à effet de serre. D’après ce rapport, le nombre d’habitants de la planète souffrant de la faim est en progression pour la troisième année consécutive, passant, entre 2014 et 2017, de 784 millions à 820 millions. En 2017, 124 millions de personnes, dans 51 pays, ont eu besoin d’une aide alimentaire d’urgence. Dans 34 de ces pays, la cause principale était liée au choc climatique. Selon la FAO, les inondations liées à l’instabilité croissante du climat ont connu leur plus forte augmentation (de 65%) depuis 25 ans. L'Asie est la région qui en souffre le plus.

Ultralibéralisme et biodiversité

Au sens large, étudier la biodiversité consiste à étudier non seulement la variété du monde vivant sous toutes ses formes, mais encore l’ensemble des interactions entre les êtres vivants, ainsi qu’avec leur environnement. Lorsqu’on évoque la « loi de la jungle », c’est généralement pour parler de la lutte implacable entre les individus pour la survie. En réalité, il existe une autre « loi de la jungle », qui est celle de l’entraide et de la coopération, non seulement à l’intérieur de chaque espèce, mais aussi entre les espèces entre elles et avec leur milieu dans son ensemble. Cette coopération multiforme, symbiotique, se concrétise par une série de mécanismes parfois d’une grande subtilité. Toucher à ces chaînes de coopération, en supprimant un ou plusieurs de leurs maillons, peut endommager irréversiblement l’écosystème dont l’homme est tributaire, et celui-ci peut voir ses sources de nourriture compromises. La diminution des populations d’insectes pollinisateurs liée à l’abus des produits phytosanitaires est, de ce point de vue, un avertissement clair. Avez-vous remarqué que lorsque votre voiture traverse une zone agricole de nos jours, votre pare-brise reste propre, non maculé de cadavres d’insectes, contrairement à ce qui se passait il y a une trentaine d’années. C’est le « windshield effect », « l’ effet pare-brise », qui est dû à une baisse de 76% de la population des insectes volants enregistrée en trois décennies par la Société Entomologique de Krefeld. La cause de cette disparition est identifiée, c’est la production agricole intensive.

A partir des années 60, les pratiques agricoles ont glissé progressivement d’une culture traditionnelle vers une culture intensive : des monocultures abondamment arrosées de fertilisants de synthèse et d’herbicides dans un paysage où arbres et haies ont été arrachés pour faciliter la mécanisation. Ici encore, ce sont des décisions politiques qui sont à l’origine de cette transformation de l’agriculture européenne. En Europe, un tournant majeur s’est opéré en 1992, avec la réforme de la PAC (Politique Agricole Commune), vers une dérégulation qui a abouti à fragiliser la petite paysannerie, politique qui a visiblement cherché à éliminer celle-ci en faveur de l’agrobusiness. C’est dans ce même esprit que les traités transatlantiques CETA et TTIP ont été conçus. Il s’agit de mettre en confrontation directe ce qui nous reste de petite paysannerie avec les conglomérats agricoles ultra-industrialisés d’Outre-Atlantique.

Les forêts tropicales et les déserts verts.

Les forêts tropicales sont d’une importance capitale pour l’écosystème mondial, entre 50% et 80% des espèces vivantes animales et végétales vivent au sein des forêts tropicales. Près de 1,6 milliards de personnes, soit près de 25% de la population mondiale, dépendent presque entièrement des forêts. Or, des millions d’hectares de forêt tropicale, 13 millions selon la FAO, sont anéantis chaque année par la déforestation au profit de l’agrobusiness, et de l’extension des déserts verts. Un désert vert est une surface agricole où est pratiquée la monoculture intensive , par exemple de palmiers à huile, ou d’eucalyptus. Ces surfaces se voient ainsi recouvertes d’une seule espèce végétale ( souvent non indigène) produite à grand renfort de produits phytosanitaires dangereux tels le glyphosate de Monsanto, ce qui entraîne la disparition d’espèces botaniques et animales essentielles à l’équilibre de ces terres ainsi que la pollution des sols et de l 'eau. Monsanto, inventeur du « Terminator » de sinistre mémoire, graine génétiquement modifiée pour forcer les paysans à racheter constamment de nouvelles semences, a provoqué des vagues de suicides parmi les paysans indiens. Monsanto vient de subir deux condamnations pour avoir continué à commercialiser le roundup, à base de glyphosate, et occasionné le cancer à des travailleurs exposés, alors que ses effets cancérogènes avaient été dénoncés par plusieurs instances scientifiques. Cette énumération non exhaustive de quelques-uns des aspects pervers, parfois criminels du mode du développement capitaliste ultra-libéral, illustre la pertinence de la citation de Marx placée en tête de cet article.

Aujourd’hui, syndicats, jeunes manifestants pour le climat -en dépit de la triste comédie de la Loi Climat-, agriculteurs défenseurs d’une agriculture à taille et finalité humaine, gilets jaunes pour le pouvoir d’achat comprennent la cohérence entre les luttes sociales et pour la protection de l’environnement. Ils joignent leurs voix pour mettre fin à la toute-puissance d’un modèle de développement capitaliste mercantile, sourd aux besoins humains et finalement auto-destructeur.

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