Belfius : pour une banque au service de l’intérêt général

(Oli, sur www.humeurs.be)

La mise en bourse de 30% de la banque Belfius, dont l’État belge est l’actionnaire principal depuis la débâcle de Dexia en 2011 fait partie des projets du gouvernement pour la fin de sa mandature. Un projet loin de faire l’unanimité.

L’année 2018 marquera les 10 ans du déclenchement de la crise des «subprimes» qui a ébranlé le monde financier et conduit au sauvetage de dizaines d’établissements bancaires après 2008. La hausse de l’endettement public résultant de ces sauvetages et le ralentissement économique lié à cette crise ont légitimé les mesures d’austérité encore en œuvre à ce jour. Globalement, le bilan de ces opérations de renflouement à la charge de l’État n’a pas profité aux pouvoirs publics puisque le solde était toujours en négatif de 885 millions d’euros (pertes et gains inclus) début 2018. Et Dexia a représenté le poids le plus important de ces sauvetages en ce qui concerne la Belgique. Après une première recapitalisation par les gouvernements belges, luxembourgeois et français à hauteur de 6,4 milliards d’euros en septembre 2008, la situation de la banque ne s’améliore pas durant les deux années qui suivent et la Belgique finit par acquérir la branche belge de Dexia en octobre 2011 pour près de 4 milliards d’euros tandis que les activités de Dexia sont toujours garanties publiquement (l’État s’engage à couvrir d’éventuelles pertes de l’établissement pour un montant actuellement égal à 34 milliards d’euros).

La nouvelle entité prend le nom de Belfius en mars 2012: « Bel » pour Belgique, « fi » pour finance et "us" pour "nous" (en anglais). Belfius est depuis lors à 100% la propriété de l’État belge. Elle se démarque donc des autres acteurs du secteur bancaire belge à la fois par sa propriété publique, mais également pas le contenu de ses activités. En effet, la banque hérite à cette occasion des activités de l’ex-Crédit Communal Belge (devenu Dexia en 1996 après sa fusion avec le Crédit local de France) dont l’une des activités principales était de prêter aux communes et aux pouvoirs locaux afin de soutenir des projets publics, comme des infrastructures collectives (eau, transport…) ou des hôpitaux.

Propriété publique ≠ gestion dans l’intérêt général

Mais la propriété publique ne rime pas nécessairement avec une gestion dans le sens de l’intérêt général. D’autres entreprises à capitaux (toujours) majoritairement publics comme Bpost ou Proximus, ayant conclu des contrats de gestion avec l’État pour accomplir une mission de service public, sont actuellement gérées dans une optique de « création de valeur », avec des managers issus du secteur privé à leur tête. Leur vocation de service public et donc leur mission d’intérêt général s’est réduite à la portion congrue malgré la majorité de contrôle toujours détenue par l’État.

Les travailleurs et les usagers de la banque ont aussi pu apprécier ces dernières années les effets de la gestion axée sur le profit. Dès la fin 2012, la direction de Belfius annonce une restructuration qui va toucher près de 920 travailleurs en quatre ans, soit près d’un emploi sur six. Au cours des années suivantes, des dizaines d’agences ont fermé leurs portes, notamment dans les zones rurales, au prétexte de la digitalisation – mais aussi pour se débarrasser des activités les moins rentables. Belfius qui comptait 798 agences fin 2012 n’en compte plus que 671 fin 2017, soit une diminution de 16% en seulement 5 ans.La banque a également décidé, fin 2016, de doubler les frais de ses comptes sociaux destinés à des publics en difficulté suivis par les CPAS, les faisant passer de 12 à 25 euros par an.

Mais les projets de la direction de Belfius ne s’arrêtent pas là. Dans sa stratégie, la banque s’oriente vers une recherche croissante de profits avec un objectif chiffré de bénéfice de 600 millions d’euros d’ici 2020. La banque souhaite par ailleurs se recentrer sur les produits d’assurance et les activités d’investissement. Ces dernières consistent pour une banque à développer un certain nombre d’activités financières comme des introductions en bourse d’autres entreprises, ou jouer le rôle de « facilitateur » lors d’opérations de fusion-acquisition entre deux entreprises. De même, le 'private banking' – en français la gestion de fortune – sera l’un des segments encouragés par la banque tandis que la « digitalisation » permettra la poursuite des fermetures d’agence et la réduction du service de proximité.

Bien que propriété publique, la gestion de Belfius n’a jamais eu comme objectif l’intérêt général, mais bien, à l’image du secteur, la recherche de profit. De là à penser que les mesures de ces dernières années n’étaient que des signaux à l’attention du secteur privé dans l’optique d’une introduction en bourse, il n’y a qu’un pas. Le CEO de la banque Marc Raisière déclarait récemment à ce propos « que la perspective d’une IPO a[vait] déjà eu des effets bénéfiques pour Belfius, car cela a poussé notre stratégie aussi bien en interne qu’en externe ».

Mise en bourse reportée ?

Le scénario qui semble avoir l’assentiment du gouvernement et de la direction de Belfius est celui d’une mise en bourse partielle, de 30% du capital de la banque. Ce scénario équivaut à faire entrer au capital du groupe bancaire des investisseurs privés, probablement d’autres banques ou des fonds d’investissement. Le risque est grand de voir la politique managériale menée ces dernières années se renforcer, de voir Belfius s’orienter vers une plus grande recherche de profits et de dividendes pour les actionnaires au détriment du service et des usagers de la banque. Un tel scénario laisse entrevoir comme par le passé avec la CGER, à plus ou moins long terme, la dilution progressive des participations de l’État d’année en année pour aboutir à une situation où les actionnaires privés deviendraient majoritaires.

Pour l’heure, la mise en bourse de Belfius semble être reportée au moins jusqu’à la rentrée. Le règlement du cas Arco (la coopérative du mouvement chrétien flamand), auquel la privatisation de Belfius a été conditionnée par le CD&V, freine l’avancée des travaux. Le gouvernement souhaitait en effet retirer 600 millions d’euros de la vente de Belfius pour indemniser les coopérateurs d’Arco qui ont perdu leur mise avec la chute de Dexia. L’Union européenne semble réticente à autoriser le renflouement d’une partie des coopérateurs avec les recettes de la vente de Belfius, un tel mécanisme étant perçu comme une aide d’État, et donc considéré comme illégal par la Commission européenne. Le gouvernement tente actuellement de trouver un montage juridique pour réaliser cette opération sous une autre forme.

Au regard des projets du gouvernement, le statu quo n’est donc pas la pire des solutions, notamment en termes financiers. Si la situation actuelle n’évolue pas, l’État continuera de récolter des dividendes annuellement (plusieurs centaines de millions d’euros), ce qui pourrait être bien plus intéressant que de vendre la banque pour en tirer une recette unique (de 2 ou 3 milliards d’euros). Mais la situation observée ces dernières années n’est pas satisfaisante pour autant. Ni du point de vue des usagers comme nous l’avons vu, ni du point de vue des travailleurs. Pour la société belge dans son ensemble, une banque publique ou gérée de manière citoyenne serait le plus bénéfique. Les actifs gérés par Belfius s’élevaient à plus de 100 milliards d’euros en 2017 répartis entre des projets privés à destination des entreprises, des prêts pour les particuliers et le financement de projets publics. Une somme considérable puisqu’elle équivaut, comparativement, à un peu plus du quart du PIB belge.

Pour une banque publique en Belgique

Difficile de comprendre dans le contexte actuel que le gouvernement choisisse de se séparer d’un levier si important dans l’optique du financement de politiques publiques futures. Car les besoins sont immenses. La Belgique s’est engagée lors de la COP 21 à respecter l’accord de Paris qui fixe pour objectif le maintien des températures en dessous du seuil de 2°C par rapport à la période préindustrielle. Il y a quelques semaines, le gouvernement fédéral présentait sa feuille de route pour la transition énergétique du pays dans les prochaines décennies. Avec l’arrêt programmé des centrales nucléaires et la promesse d’engager l’économie vers un modèle plus « dé-carboné », les investissements dans les énergies renouvelables (éolien, solaire, hydro-électricité…) et dans l’efficacité énergétique vont représenter des investissements chiffrables au bas mot en dizaines de milliards d’euros. Belfius « banque publique » ferait un parfait candidat pour financer une partie de ces investissements.

De même, les communes qui comptent parmi les principaux clients de Belfius, bénéficieront-elles toujours de conditions particulières pour financer la construction d’un hôpital ou d’une école si la banque est privatisée et soumise à des objectifs de profitabilité renforcés? Nous sommes en droit d’en douter. Une plateforme associative et citoyenne – la plateforme « Belfius est à nous » a été lancée en janvier 2016 afin de sensibiliser l’opinion à ce sujet. Elle regroupe une trentaine d’associations, collectifs ainsi que les deux principales organisations syndicales. Elle milite contre les projets de privatisation du gouvernement et pour la mise en place d’une alternative publique, sous contrôle citoyen, afin d’orienter les activités de Belfius vers l’intérêt général et plus généralement, de rendre la finance et l’économie plus démocratiques et participatives.

Une pétition est disponible sur le site de la plateforme pour soutenir cette initiative. La mobilisation est également rejointe par un nombre grandissant de communes, qui comptent parmi les principaux clients de Belfius. À l’heure de la rédaction de ce texte, une vingtaine de communes ont d’ores et déjà adopté des motions au sein de leurs conseils communaux pour s’opposer à la privatisation de Belfius en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles, dont certaines grandes villes comme Liège ou Charleroi tandis que la motion est à l’ordre du jour dans une dizaine d’autres communes des trois régions du pays. Nul doute que le sujet sera à l’ordre du jour de la campagne pour les élections communales d’octobre 2018.

Romain Gelin est  chercheur au Gresea; Membre de la plateforme « Belfius est à nous »,

Imprimer E-mail

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir