Déresponsabilisation des élites et "irresponsabilité" des travailleurs

Bernard Lefèvre, le .

Les tergiversations et autres péroraisons de madame Marie-Christine Marghem quant à sa gestion de nos approvisionnements en électricité sont révélatrices d’une tendance de fond qui, si elle n’est pas neuve, semble se développer, et pas seulement dans la sphère politique. Souvent, les « décideurs » se parent des responsabilités qu’ils doivent assumer, lorsqu’il est fait mention de leurs plantureux émoluments et autres privilèges liés à leur fonction. Or quand le vent tourne et que leur responsabilité est engagée, le réflexe est de rechercher un bouc émissaire, un fusible, afin de se dédouaner desdites responsabilités. Machiavel, sors de ce corps !

Malheureusement, nous devons constater que cette involution a gagné le monde de l’entreprise …

LA SECURITE EST LA PRIORITE DES PRIORITES

C’est le nouveau mantra de l’entreprise moderne : tolérance zéro en matière d’accident, avec le noble dessein que chaque « collaborateur » finisse en aussi bonne santé son travail qu’il ne l’a commencé. C’est la raison pour laquelle elle compte bien agir sur le comportement des travailleurs – dans et en dehors du lieu de travail ! – afin qu’il intègre la « culture sécurité » dans tous les gestes de la vie quotidienne. En filigrane, ces bonnes dispositions des employeurs envers leur personnel, mais aussi leurs cocontractants, cachent une vision réductrice de ces derniers : des êtres incompétents et irresponsables, incapables d’assurer par eux-mêmes leur santé physique et mentale, ainsi que celle de leurs collègues.

Pour corriger cette incomplétude du subordonné lambda, ce dernier doit être pris par la main dès son entrée dans l’enceinte de l’entreprise. Des règles et procédures régissent en effet dès le passage du seuil son parcours vers son poste de travail. Cela va de l’obligation de se garer en marche arrière dans le parking (« Toutes les études attestent que cela évite beaucoup d’accrochages et nous sommes la dernière filiale du groupe à ne pas avoir appliqué cette obligation ») et de tenir la rampe lorsque l’on emprunte les escaliers. S’ajoutent à cela toute une série de recommandations visant la vie privée du travailleur et de sa famille (port des moyens de protection quand on tond sa pelouse, ne pas téléphoner en conduisant, disposer d’une couverture anti-feu dans sa cuisine …)

LA CAROTTE ET LE BATON

Gare au travailleur qui aurait l’heur de ne pas respecter les sacro-saints principes édictés par l’employeur ou le groupe dont il dépend (Les règles générales de prévention émanent le plus souvent de la maison-mère et sont incontestables, même si elles ne sont pas adaptées aux réalités du terrain) ou de se blesser à cause de leur inobservance ! Il serait alors mis au ban de l’organisation, son comportement dénoncé comme étant inacceptable et son avenir professionnel, si pas interrompu, fortement compromis (cela laisserait des traces indélébiles et durables).

L’employeur met d’ailleurs en place, dans cet esprit de « culture sécurité », un système de sanctions/récompenses qui favorise officiellement l’adhésion et la participation des travailleurs à sa politique de prévention, mais qui a pour conséquence, insidieusement, de développer la délation et les conflits entre collègues.

INFANTILISATION ET DESHUMANISATION

Tous les événements, même les plus insignifiants, devant être déclarés, cela instaure une pression continue sur les travailleurs, paralysés par la peur de mal faire et le risque d’être dénoncés s’ils prennent des libertés par rapport à une règle inappropriée. Le travail prescrit doit ici prendre le pas sur le travail réel. Et l’expérience et le bon sens des travailleurs ne sont pas de mise dans un tel contexte.

Cependant, le système n’est pas aussi figé qu’il n’y paraît de prime abord. Il y a des possibilités de dérogations qui seront alors demandées par le travailleur (« Quel emmerdeur celui-là ! ») et/ou sa hiérarchie directe (« Il n’a rien d’autre à faire ? ») et qui suivra le cours tortueux de la bureaucratie pour le plus fréquemment demeurer sans réponse. Quand est-ce que l’on travaille et comment ? Voilà les questions qui expliquent sans doute le mal-être du monde du travail.

Enfin, dans le même esprit de désintégration du lien social sur les lieux de travail, toute forme de sociabilité est proscrite : plus de pot de départ (les retraités quittent aujourd’hui l’entreprise comme des voleurs, dans l’indifférence générale), plus de repas conviviaux lors des fêtes patronales ou de la remise des médailles du travail … Il s’agit d’activités accidentogènes, appartenant à une période révolue, où il était toléré – ce qui est inconcevable pour nos nouveaux moralistes – de consommer des boissons alcoolisées sur le lieu de travail ! La prohibition réinventée et l’asociabilité institutionnalisée …

QUAND L’ACCIDENT SURVIENT

Malgré tous leurs efforts pour prévenir l’imprévisible (vaste programme !), nos grands experts ès sécurité perdent tout contrôle lorsqu’un accident arrive. On assiste alors à une course de poulets sans tête : descente immédiate sur les lieux, interrogatoires des victimes (coupables ?) et des témoins (complices ?). Et ce dans le seul but de pouvoir invoquer la responsabilité des « faisants », afin de dédouaner les « pensants ». « Nos règles sont bonnes, ce sont les travailleurs qui ne les respectent pas qui sont victimes d’accidents. »

Un exemple pour étayer par l’absurde ce constat : un travailleur qui a perdu l’équilibre à cause d’un caillebotis branlant (responsabilité de l’employeur) et s’est blessé à la main dans sa chute, s’est vu reprocher de ne pas porter de gants de protection (responsabilité du travailleur). Quand les conclusions ne sont pas favorables à l’employeur, les responsabilités sont inversées en s’attachant à la conséquence plutôt qu’à la cause. Kafka n’est pas loin …S’ensuivent alors moult séances d’information, de messages sur l’intranet, voire d’élaboration de règles complémentaires (dans notre exemple, obligation de porter des gants tout le temps dans certaines zones, quelle que soit la tâche effectuée), qui transforment le manuel de sécurité en un millefeuille indigeste que plus personne ne maîtrise.

LE CPPT DANS TOUT CELA ?

Le Comité pour la prévention et la protection au travail (CPPT) est l’organe paritaire de concertation compétent pour les matières relatives à la prévention des risques liés au travail. Or il est souvent mis devant le fait accompli par l’édiction et l’imposition de règles venues d’ailleurs. Il s’agit d’un défi important pour les syndicats et leurs délégués de terrain de faire respecter les prérogatives du CPPT en matière de prévention des risques et de participation à la politique de l’entreprise en ce domaine. Pour ce faire, il faut au minima, pour les délégués, qu’ils connaissent et maîtrisent les dispositions légales et les fassent respecter. C’est une question de crédibilité, voire de survie pour le CPPT et ses membres.

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