Karl Marx, le retour

La pièce de Howard Zinn (1922-2010) "Marx in Soho" dans son titre original, imagine le retour de Karl Marx, plus d’un siècle après son départ pour l’au-delà. Cependant, ce n'est pas au Soho de Londres, proche du British Museum et de sa bibliothèque où il avait écrit, "Das Capital", réagissant à chaud sur des événements comme la révolution de 1848, la commune de Paris de 1871, mais au Soho de New York, au cœur de Manhattan que l’auteur du Capital se réincarne pour une heure. Il établit un parallèle entre la misère qu’il côtoyait à Londres et celle qu’il découvre à Manhattan. C’est ce contexte qu’en 1999, Howard Zinn choisit pour exprimer ses propres positions par rapport à ceux qui parlent de la mort du marxisme mais aussi de certaines de ses déformations. Pour lui, la critique marxiste du capitalisme reste fondamentalement vraie.

Lorsque Marx se rendait de son logement à la bibliothèque du British Museum pour travailler, il devait enjamber mendiants et éclopés grelottant au milieu des détritus. A New York, l’actualité décrit les villes comme des cloaques où règne toujours la violence. L’alcoolisme et la toxicomanie y font des ravages. Les prisons surpeuplées sont la réponse à la criminalité. Marx avait pourtant insisté sur la nécessité d’éliminer les conditions sociales qui poussent à la criminalité plutôt que de réprimer à tout va.

Le capitalisme et la libre entreprise ont certes apporté des avancées techniques spectaculaires dans les moyens de transport et de communication, dans l’industrie du luxe…. mais en contraste flagrant avec la réalité des innombrables laissés-pour-compte. Howard Zinn dépeint un Karl Marx pieds nus, vêtu d’un T-shirt en loques et d’un jeans avachi, au milieu d’une pièce meublée seulement d’un fauteuil défoncé. Des paperasses et des journaux jonchent le sol. Il saisit un rapport du Département américain au Travail qui affirme que la quantité de biens produite est répartie d’une manière inégale: 1 % de la population dispose de 40 % des richesses, avec comme corollaire, une dégradation des conditions de travail et du niveau des salaires. En dépliant un journal, il apprend la gigantesque fusion de la Chemical Bank et de la Chase Manhattan Bank dont il résulte une fulgurante ascension boursière de l’action. En revanche, 12 000 travailleurs perdent leur emploi. Le capitalisme n’est guère plus humain qu’hier.

Le gouvernement américain ne cesse de favoriser les riches au détriment de la classe ouvrière. Des terres libres sont octroyées au privé pour la construction d’un chemin de fer. Des travailleurs chinois ou irlandais sont embauchés. Si ceux-ci ont l’outrecuidance de critiquer leur condition, s’ils se soulèvent, la réponse du gouvernement est d’envoyer l’armée pour les mater.

De son vivant, l’impérialisme britannique maintenait l’Irlande sous sa coupe et Marx y répondait en réclamant l’abolition des frontières: « Travailleurs de tous pays, unissez-vous ». Les guerres actuelles en Afrique, en Palestine, en Europe engraissent toujours le complexe militaro-industriel. La guerre du Golfe, loin de se contenter d’éliminer des dictatures, ne vise qu’à soutenir l’industrie et l’impérialisme. On est bien loin des espoirs nourris dans les écrits de Marx où il appelait de ses vœux la Dictature du Prolétariat. Marx en voit un exemple concret dans la commune de Paris (du 18 mars au 28 mai 1871): égalité des salaires pour tous, diminution du temps de travail. La culture n’est pas négligée et sous l’impulsion de Courbet, le grand Courbet, l’art est à la portée de tous: les musées et les théâtres sont gratuits. La peine de mort est abolie et la guillotine détruite. Dans cet Etat prolétarien, la police est devenue superflue.

Cette éphémère expérience révolutionnaire prit fin avec le printemps par une répression féroce qui coûta la vie à pas moins de 30 000 personnes. Le socialisme n’était pas censé reproduire les erreurs du capitalisme. Une fraction du monde a voulu appliquer les doctrines marxistes. Que constate-t-on en URSS? La perversion du concept de dictature du Prolétariat au profit d’une dictature du Parti et du Comité central qui accapare le pouvoir. D’anciens camarades de lutte sont déportés ou fusillés. Des interprétations qui dévieraient de la ligne imposée sont bannies et déclarées contre-révolutionnaires.

La pièce de Zinn ne laisse pas de présenter un Marx qui reconnaît ses faiblesses, l’erreur d’avoir cru au déclin du capitalisme et d’avoir surestimé la force de sa pensée. « J’étais foutrement sûr de moi! » A la fin de la pièce, Howard Zinn dénonce l’aliénation du travailleur qui se dépossède de ses forces, de sa maîtrise au profit d’un système qui le dépasse. C’est la marchandisation de la force de travail qui contraint le prolétaire à se vendre lui-même en se rendant étranger au produit de son travail, comme l’avait formulé Marx dans ses Manuscrits de 1844. Ceci concerne non seulement les travailleurs, mais aussi les scientifiques, les poètes et les créateurs. L’art, la littérature, la musique, en bref, la beauté est devenue une marchandise.

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