Takiji Kobayashi, Le bateau-usine (roman)

« C’est parti ! En route pour l’enfer ! » Le Hakkō-maru lève l’ancre pour 4 mois de pêche dans les eaux inhospitalières de la mer d’Okhotsk. Il emmène un contingent de 300 ouvriers, machinistes, marins et pêcheurs recrutés sur l’île d’Hokkaidō. Paysans expropriés et endettés, ouvriers itinérants privés d’emploi, anciens mineurs, étudiants en situation précaire forment une main d’oeuvre hétéroclite soumise et incapable de s’associer pour lutter pour leurs droits. Éloignés de leur famille, soumis à des températures polaires, mal nourris, dévorés par les parasites, ils pêchent le crabe et le conditionnent à bord de ce bâtiment confisqué à l’Empire russe à l’issue de la guerre russo-japonaise (1904-1905). Abandonné à l’état d’épave pendant des années, l’ancien transporteur de troupes a été converti en crabier.

Le bâtiment est placé sous l’autorité de l’intendant, Asakawa, un personnage sans scrupule, cynique, cruel et d’une violence extrême. Dans le seul but de satisfaire patrons et actionnaires qui réclament toujours plus de profit, il nie toute dignité aux travailleurs embarqués et réduits en esclavage. Rien ne leur est épargné, ni brimades, ni mauvais traitements ni coups. Jusqu’à ce que la révolte devienne inéluctable. Unir les forces de tous les travailleurs et mettre en place une lutte cohérente s’avère plus que jamais nécessaire. La mutinerie se dessine. L’équipage se met en grève, mais le mouvement est bien vite réprimé. Baïonnette au fusil, les matelots de la Marine impériale appelée à la rescousse par l’entreprise investissent le bateau sans ménagement. La collusion entre les pouvoirs politique et économique ne fait aucun doute.

Les hommes ne s’avouent pas pour autant vaincus. Le livre s’achève par un appel à continuer la lutte dans la solidarité : « Alors, ils se levèrent. — Encore une fois ! » Dans l’épilogue qui suit ce récit, Kobayashi évoque une seconde grève générale qui réussit et contribue à l’éviction sans indemnité de l’intendant et du contremaître tandis que le mouvement s’étend à d’autres navires comme l’atteste la découverte de matériel de propagande communiste à leur bord.

Le bateau-usine se rattache à la littérature prolétarienne. Hormis Asakawa,qui est nommé, les autres protagonistes sont envisagés collectivement ou tout au plus désignés par leur âge ou leur fonction. C’est une technique bien connue de cette littérature engagée. Allégorie de la lutte des classes, l’action se passe dans un huis clos entre le patronat qui représente le capital et les ouvriers qui représentent le prolétariat.

Kobayashi s’est intéressé de près au cinéma, il est l’auteur de nombreuses critiques de films. Ceci s’observe dans sa manière de rendre compte de la réalité. Les scènes se succèdent et enchaînent plans et séquences entre coupés de flash-backs pour former la trame du texte. L’ambiance du dortoir et de fond de cale est restituée avec une précision quasi cinématographique comme si la scène était vue du haut de l’écoutille. Sans transition, le lecteur se retrouve au mess où les patrons se soûlent pendant que les marins s’entassent sur leur grabats. Un ancien mineur relate ses expériences. Un ouvrier évoque ses souvenirs d’usine.

Le contexte dans lequel fut écrit Le Bateau-usine est celui de la révolution bolchévique qui vient de s’achever et de l’industrialisation à marche forcée du Japon sur un modèle capitaliste. Pendant ses études, Kobayashi découvre les textes marxistes qui le rendent sensible à la réalité et aux conditions de vie des paysans et des ouvriers dans l'île de Hokkaidō. Les conditions inhumaines d’existence des travailleurs éveillent en lui une forte conscience politique. C’est vers les idées communistes qu’il se tourne.

Kobayashi s'est inspiré de faits véridiques et a effectué tout un travail de documentation et d'enquête de terrain pour écrire son roman. En 1930, il est emprisonné pour avoir contribué à financer le parti communiste puis pour avoir écrit des propos irrévérencieux à l’endroit de l’Empereur dans un passage du Bateau-usine. Libéré en 1931, il entre dans la clandestinité et continue à écrire. Au faîte de sa gloire littéraire, ses nombreux textes, articles et romans finissent par le mener le 20 février 1933, au commissariat de la police politique, où il décède le soir même sous la torture.

La mort de cette figure majeure de la littérature prolétarienne crée une indignation sans précédant non seulement au Japon, mais aussi dans de nombreux pays, y compris la France. À l’appel de Romain Rolland, L’Humanité relate ce crime dans son numéro du 14 mars 1933: « Le prolétariat international se dresse contre ce nouveau crime de l’impérialisme japonais qui n’a fait que galvaniser la volonté de lutte des masses nippones ».

Interdite après sa mort, le roman de Kobayashi circule sous le manteau et continue de trouver un écho jusqu’à nos jours. Le Bateau-Usine reste son chef-d’oeuvre. Adapté à deux reprises au cinéma, puis en manga en 2006, dédié par son éditeur japonais « à tous ceux qui ont été sacrifiés pour l’essor du capitalisme japonais », il connut après la crise financière, en 2008, un énorme regain d'intérêt dans son pays et à travers le monde.

La crise économique actuelle remet en cause le « miracle économique japonais » et d’une manière plus générale, la pertinence du système capitaliste et du libéralisme. Depuis 2008, devant la montée des inégalités dans un pays qui se croyait sans classes, de nouveaux types de syndicats ou d’associations sont nés et se sont notamment réunis pour une vaste campagne « Anti-Pauvreté ». Les adhésions au Parti Communiste sont en hausse.

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