Colombie : entre l’horreur de la répression et l’espoir du changement

Sebastian Franco, Gresea, le .

Depuis le 28 avril dernier, la Colombie vit au rythme du « Paro Nacional[1] » qui a vu une mobilisation populaire sans précédent dans les villes et villages du pays, à laquelle se sont succédés blocages de routes et barricades dans de nombreux quartiers populaires, notamment à Cali épicentre de la contestation.

Si la population a répondu à l’appel du « Comité du Paro » - regroupant les principaux syndicats colombiens - contre un projet de réforme fiscale antisociale faisant porter sur les épaules des plus pauvres les conséquences d’une gestion catastrophique de la pandémie et les cadeaux aux plus riches d’une réforme fiscale en 2019, c’est aujourd’hui la jeunesse du pays qui est dans les rues. Cette jeunesse a ainsi obtenu par sa mobilisation le retrait de la réforme ainsi que le gel d’un projet de réforme de santé, mais exige à présent une réforme de la police et des enquêtes sur les assassinats survenus dès le début de la mobilisation. Elle exige également des perspectives d’étude et de travail pour les nouvelles générations.

De manière plus profonde, les villes, villages et quartier qui se sont déclarées anti-uribiste (du nom de l’ancien président Alvaro Uribe, mentor de l’actuel, Ivan Duque), témoignent d’une véritable volonté de changement de la société. Uribe représente en effet le secteur politique le plus puissant des dernières 20 années et symbolise pour ses détracteurs la dérive narco-paramilitaire de l’état colombien. Représentant des grands propriétaires terriens et opposé à l’accord de Paix avec les FARC-EP, Uribe restait jusqu’il y a peu le politicien le plus populaire du pays.

La pauvreté explose

Si la mobilisation a pris une si grande ampleur, c’est aussi et surtout à cause de la situation sociale et économique catastrophique du pays. Le Président Ivan Duque, fidèle à l’oligarchie terrienne et financière, a ainsi dédié les ressources de l’état pour soutenir les profits du secteur bancaire et les pertes des grands groupes agro-industriels, mis en difficulté par la crise sanitaire, délaissant le secteur hospitalier et les couches sociales les plus précarisés. La faim et la pauvreté ont alors explosé, liquidant en une année les progrès accomplis en la matière les décennies précédentes ; près de 3,5 millions de personnes ont sombré dans la pauvreté, celle-ci passant de 36% de la population à plus de 42,5%[2] (de 9,6% à 15,1% pour ce qui est de la pauvreté absolue).

Affaibli financièrement par la pandémie et devant supporter une dette de 28 milliards de dollars supplémentaires ainsi que la baisse des recettes fiscales décidées en 2019, l’état colombien, pour satisfaire ses bailleurs internationaux, voyait dans la nouvelle réforme fiscale une solution à ses problèmes. Très vite dépassé par les événements et l’importance des mobilisations, le gouvernement retirera sa proposition de réforme le 2 mai, mais ce ne sera pas suffisant pour stopper les manifestations.

Car la mobilisation mûrie depuis un certain temps. En novembre 2019, les colombiens et colombiennes sortaient déjà dans la rue contre une réforme fiscale précédente diminuant les impôts des plus grands revenus et des entreprises, en particulier celles tournées vers l’exportation (notamment le charbon dont la Colombie est un grand exportateur), impactée par une baisse des prix internationaux[3]. A l’époque, la mobilisation n’avait pas permis le retrait de la réforme, la mobilisation s’essoufflant notamment à cause de la pandémie de coronavirus.

En septembre 2020, l’assassinat par la police d’un jeune avocat, Javier Ordoñez, sous l’œil des caméras, survenu peu de temps après l’assassinat de Georges Floyd aux Etats-Unis, déclenche une forte mobilisation de la jeunesse urbaine, excédée par les violences systématiques des forces de l’ordre à son encontre ; lors d’une nuit de terreur, près de 15 jeunes perdent la vie sous les balles d’une police déchainée. Cette réponse ultra répressive des autorités laissait déjà présager la violence déployée aujourd’hui par les forces de sécurité.

Une répression sanglante

Depuis près de deux mois, la stratégie du pouvoir, effrayé de se voir évincé du pouvoir lors des prochaines élections prévues en 2022, semble être celle du pourrissement de la situation, permettant de réprimer plus facilement une mobilisation qui s’essouffle en partie. Qui plus est, le maintien de blocages et de barricades dans les quartiers populaires – finalement peu gênants pour les centres de pouvoir - permet de déployer une stratégie de harcèlement permanent et d’assassinats ciblés des jeunes des premières lignes.

Avec un bilan très lourd de près de 50 morts et de 25 viols perpétrés par les forces de sécurité, des dizaines voire des centaines de disparus et des milliers de blessés, la « démocratie colombienne » a montré ces dernières semaines au monde un tout autre visage que celui vanté par le gouvernement, les institutions internationales - Union Européenne en tête – et les brochures touristiques.

Malgré l’horreur de la situation, la profondeur du mouvement social entamé le 28 avril et les aspirations des nouvelles générations représentent peut-être le début d’une reconfiguration des forces susceptible de dépasser le sous-développement chronique et la guerre de basse intensité qui ravagent la Colombie depuis plus de 60 ans.

 


[1] Qu’on pourrait traduire par Grève Nationale.

[2] https://www.dane.gov.co/index.php/estadisticas-por-tema/pobreza-y-condiciones-de-vida/pobreza-monetaria

[3] Voir par exemple pour le charbon : https://tradingeconomics.com/commodity/coal

Imprimer