Israël-Palestine : politique coloniale et résistance

Grègory D'Hallewin, le .

Depuis 2006, Gaza a subi cinq expéditions punitives et le blocus l’étrangle. La situation dans les territoires occupés reste marquée du sceau de l’humiliation, des contrôles, des vexations ordinaires et de la colonisation qui se poursuit à un rythme accéléré. Quant aux Palestino-israéliens, malgré une amélioration de leur situation matérielle, ils demeurent traités comme des citoyens de seconde zone. Tous ces facteurs sont à l’origine de l’actuelle révolte.

Ce qui se passe en Palestine présente de nombreuses caractéristiques d’une tragédie grecque. Une tragédie dont le déroulement est prévisible depuis des décennies, mais sur laquelle les médias officiels occidentaux s’aveuglent – et aveuglent ainsi l’opinion publique. Le 21 mai, après onze jours d’affrontements, qui ont fait 230 morts du côté palestinien et 12 du côté israélien, le régime de Tel-Aviv et le Hamas ont conclu un cessez-le-feu. Cependant, tout observateur lucide soulignera qu’aucun problème de fond n’est résolu, que ce soit à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et à Gaza. Et ces problèmes sont dus à la politique d’Israël, sous sa dimension d’occupation militaire comme sous celle de la colonisation.

L’acte le plus récent de la tragédie

Comme le souligne l’écrivain et militant palestinien Mahmoud Muna, la Vieille Ville de Jérusalem est jalonnée de rues étroites et de maisons surpeuplées. D’autant plus qu'aucun nouveau permis de bâtir ou de rénover est accordé à des résidents palestiniens par le pouvoir occupant. C’est ce qui amène de nombreuses familles, et en particulier de nombreux jeunes, à se retrouver à la vaste Porte de Damas, qui est devenue un important lieu de vie sociale et culturelle. La place à proximité de la Porte est en forme d’amphithéâtre et héberge de nombreuses activités culturelles.

Or, toujours selon Muna, le premier jour de Ramadan de cette année, le 13 avril, les autorités israéliennes ont considérablement restreint l’accès à la place en question. Nombre de jeunes ont vu cette restriction comme une provocation et ont organisé des manifestations de protestation nocturnes et pacifiques. Bien entendu, d’autres facteurs expliquent aussi le déclenchement de ces protestations, à commencer par le désespoir, l’absence de perspectives d’avenir ainsi que le sentiment croissant d’oppression et de discrimination générés par le maintien de l’occupation. Le point de basculement a eu lieu lorsque des militants d’extrême-droite israéliens ont fêté leur récente victoire électorale en défilant dans les rues de Jérusalem et en scandant « Mort aux Arabes ! », au vu et au su des autorités. Selon Dominique Vidal, ces militants sont venus par centaines, rameutés par WhatsApp et invités à venir armés. Des affrontements ont éclaté et 120 Palestiniens ont été blessés. A noter que des israéliens pacifistes figurent aussi parmi les personnes passées à tabac par les extrémistes de droite.

En outre, un autre foyer de révolte s’est déclaré au quartier de Cheikh Jarrah. Les propriétaires de vingt-huit maisons sont menacés d‘expulsion par des colons. Les Palestiniens du quartier ont manifesté leur solidarité avec les personnes menacées. Le 6 mai, la hiérarchie militaire israélienne a déployé d’importantes forces dans le quartier en question. Le 7 mai, face à un rassemblement de 70 000 Palestiniens dans Jérusalem, elle a ordonné l’assaut contre la mosquée Al-Aqsa. Les militaires israéliens n’ont pas hésité à tirer sur les personnes qui priaient. Bilan : aux alentours de 300 blessés.

Cependant, face à ce mouvement de protestation, les autorités israéliennes ont dû reculer. La mosquée Al-Aqsa a été évacuée et la Cour suprême, qui devait ratifier l’expulsion de plusieurs familles de Cheikh Jarrah, a reporté sa décision d’un mois. Quant à la manifestation sioniste prévue pour célébrer la conquête de Jérusalem-Est en 1967, elle a vu son itinéraire modifié pour éviter les quartiers palestiniens.

L’entrée en scène du Hamas

Le 10 mai, le Hamas, au pouvoir à Gaza, lance un ultimatum : il exige le retrait des policiers de Jérusalem. Puis il lance une salve de roquettes contre plusieurs villes israéliennes. La réponse est immédiate : le lendemain, quatre-vingts avions de la force aérienne israélienne bombardent la ville surpeuplée et soumise à un blocus depuis quatorze ans. Parmi ces bombardiers figurent des F-35, pour le plus grand bénéfice de Lockheed Martin. Les pilotes israéliens de F-35 sont par ailleurs entraînés par des instructeurs étatsuniens en Arizona et en Israël. Comme l’écrit Manlio Dinucci, le bombardement de Gaza constitue ainsi un baptême du feu pour ces avions conçus pour pouvoir transporter des bombes nucléaires B61-12. Selon une estimation de l’ONU reprise par Médecins Sans Frontières, près de 38 000 habitants de Gaza ont dû quitter leur logement pour des raisons de sécurité. Et près de 2500 ont perdu leur maison suite à ces bombardements.

Bien entendu, les médias occidentaux invectivent le Hamas, "organisation terroriste", vue comme un pion de l’Iran et comme un obstacle à une solution au conflit. Plusieurs choses doivent être soulignées. Tout d’abord, la création du Hamas dans les années 1980 a été largement encouragée par Israël, dans le but d’affaiblir l’OLP en général et le Fatah de Yasser Arafat en particulier. Divide ut regnes ! L’application de ce principe colonial a été poursuivie par Benyamin Netanyahou, qui a plusieurs fois fait du Hamas son interlocuteur privilégié pour court-circuiter l’Autorité palestinienne. Il a en outre autorisé le transfert de millions de dollars du Qatar vers Gaza pour réhabiliter partiellement une région ravagée par le blocus en vigueur depuis 2007 et par la guerre de 2014. Une partie de cet argent a servi au Hamas pour qu’il développe ses capacités militaires avec l’aide de Téhéran et du Hezbollah.

Tentative de décryptage

Comme l’écrit Alain Gresh, quoi qu’on pense du Hamas, il faut bien reconnaître que son action a contribué à réunifier les Palestiniens face à Israël, qu’il s’agisse de ceux de Gaza, de Cisjordanie, de Jérusalem et des Arabes israéliens. La situation socio-économique et matérielle de ces derniers s’est notablement améliorée depuis plusieurs lustres. Mais le traumatisme de la Nakba (1948) et de la Naksa (1967) demeure bien présent dans leur esprit. Et les humiliations subies par leurs frères et sœurs des territoires occupés et de Gaza les indignent. Sans oublier la loi faisant d’Israël l’Etat-nation du seul peuple juif, voulue par Netanyahou en 2018…

Ces révoltes, en ce compris la violence du Hamas, ont porté un coup à l’arrogante hubris d’Israël. En effet, Tel-Aviv a cru qu’en déversant ses bombes sur Gaza à l’été 2014, il avait anéanti le Hamas. Et qu’en achetant la paix aux Palestiniens pour une poignée de dollars, avec la complicité de Washington, il avait garanti sa domination coloniale. Mais c’était mal connaître les "colonisés", bien décidés à se battre pour des droits et aspirations dont même le président des Etats-Unis Jimmy Carter avait en son temps déclaré qu’ils étaient "légitimes".  

Réactions contrastées

A travers la planète, diverses expressions de solidarité avec les Palestiniens en révolte ont pu être constatées. En Irak et au Yémen, des centaines de milliers de personnes ont défilé. On peut aussi évoquer les manifestations au Liban, en Jordanie, au Koweït, au Qatar, au Soudan, en Tunisie et au Maroc. En Egypte, la colère s’est exprimée sur les réseaux sociaux et dans la presse officielle.

Aux USA, on assiste dans les rangs de l’aile gauche du parti démocrate à une prise de position contre la complicité washingtonienne avec Tel-Aviv. Plusieurs personnalités n’hésitent plus à employer les mots « occupation », « apartheid » et « ethno-nationalisme ». Le 12 mai, vingt-cinq élus démocrates demandent au secrétaire d’Etat Anthony Blinken de faire pression sur le gouvernement israélien pour empêcher l’expulsion de près de deux mille Palestiniens de Jérusalem-Est. Parmi ces élus figure Alexandria Ocasio-Cortez, qui le lendemain condamne sur Twitter le refus du président Joseph Biden de reconnaître les droits des Palestiniens et le fait qu’il ne condamne que les actions du Hamas.  

En revanche, parmi les dirigeants européens, on ne note aucune réaction en cohérence avec leurs sempiternelles pédagogies en faveur des droits de l'homme . Ni résolution de l’ONU, ni mesure de sanction (alors qu’on en abreuve la Russie et la Biélorussie), ni rappel d’ambassadeurs, ni suspension des livraisons d’armes… Malgré les actions de mobilisation en faveur des droits des Palestiniens, on éprouve la déplaisante impression que l’Union européenne s’aligne sur les positions et la vision de la droite et de l’extrême-droite israéliennes. Notons par exemple que le gouvernement français, dont les positions pro-israéliennes se sont accentuées avec l'arrivée d'Emmanuel Macron, n’a réagi que pour interdire une manifestation de solidarité avec les Palestiniens, portant ainsi un énième coup de couteau aux libertés démocratiques. Peut-être faut-il préciser qu’Israël a une mission permanente au quartier général de l’OTAN à Bruxelles alors qu’il n’est officiellement pas membre de l’Alliance…

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