Au Brésil, la menace fasciste

Julien Hannotte Morais, le .

À l’heure où ces lignes sont écrites, nous ne savons pas encore qui sera le prochain président du Brésil mais nous savons déjà que le pays sera plongé dans l’instabilité. À l’issue du premier tour du 8 octobre, Jair Bolsonaro, candidat d’extrême- droite (Partido Social Liberal PSL) est arrivé en tête avec 46,03% des voix devant le candidat du Parti des Travailleurs (PT), Fernando Haddad, ancien ministre de l’éducation de Lula qui a recueilli 29,28%. La bourgeoisie traditionnelle autour du PSDB, qui avait affronté Dilma Rousseff au second tour en 2014, n’est arrivée que loin derrière, en 4e position avec 4,76% et a déjà annoncé son soutien à Bolsonaro. De leur côté, les marchés financiers ont exprimé leur crainte d’une victoire du candidat d’extrême-droite. Haddad, quant à lui, réunit désormais autour de lui, le parti de la candidate vice-présidente, le Parti Communiste du brésil (PCdoB), le PDT (arrivé en 3e position), et les autres partis à la gauche du PT dont le PSOL, le PCB (Parti Communiste Brésilien) qui défendaient au premier tour une candidature commune avec Guilherme Boulos (PSOL).

Mathématiquement, rien n’est joué. Pourtant si nous devons souhaiter la victoire de Haddad pour faire blocage à l’extrême-droite, et défendre les libertés et les droits démocratiques, il est à craindre qu’il ne soit dans l’incapacité de gouverner. En effet, le jour du 1er tour se tenaient aussi les élections générales pour le renouvellement du parlement et du sénat. Même si le PT arrive en tête en nombre de sièges (56), il en perd 13 par rapport à 2014. Le parti de Bolsonaro passe lui de 1 à 52 députés. Au parlement, aucun des deux ne fera le poids sur un total de 513 députés. Bolsonaro a toutefois plus de marges de négociation avec les autres partis. Il faudra également tenir compte des abstentionnistes qui représentaient 20,20% des inscrits, soit un peu plus de 29 millions d'électeurs., alors que le vote est obligatoire.

Pourquoi Bolsonaro est-il dangereux ? Capitaine de réserve, machiste, homophobe, anti-avortement, Bolsonaro se présente comme le champion de la lutte contre la corruption, contre les fake news et contre la pseudo-menace de « vénézualisation » du Brésil. Ses ennemis principaux sont les communistes, le PT inclus, les syndicalistes et les mouvements sociaux. Parmi les députés qui le soutiennent, on voit fleurir les propositions d’inscrire dans la loi le communisme comme un crime, de criminaliser aussi des mouvements sociaux comme les mouvements paysans des sans-terre qui seraient qualifiés de terroristes. Son projet rappelle les heures sombres du Brésil et la dictature militaire de 1964 à 1985 dont il est nostalgique. Il a même déclaré que l’erreur de la dictature fut de torturer et de ne pas tuer. Parmi ses partisans, la désinhibition s’installe, le nombre des agressions contre des militants de gauche, des femmes, des homosexuels augmente. Il est soutenu par les bancs parlementaires des BBB (Boi, Bala et Biblia), c’est-à-dire les lobbys des grands propriétaires terriens, des armes et des évangéliques. Dans les 50 plus grandes communes de l’agro-business, Bolsonaro obtient même la majorité absolue (52,83%). La réduction des réserves et terres indigènes est à l’agenda.

L’armée joue également un rôle central. Plusieurs des députés qui le soutiennent sont des officiers et certains soutenaient un putsch militaire contre Dilma. Quant à son candidat à la vice-présidence, c’est un général qui a tenu des propos racistes envers les indigènes et les afro-descendants. Une nouvelle dictature militaire apparaît cependant trop instable politiquement pour la bourgeoisie, celle-ci privilégie la judiciarisation et la criminalisation des mouvements sociaux. Mais la période de la dictature militaire est plutôt perçue positivement par les partisans de Bolsonaro comme étant une période d’ordre et de progrès et ils justifient la cruauté des tortionnaires par le fait qu’elle aurait été exercée contre des assassins, des violeurs, des voleurs, des corrompus, les communistes et les anarchistes. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de ces gens considèrent les gouvernements PT comme une période de dictature communiste !

Qui soutient Bolsonaro ? Une grande partie de son électorat est composé de la petite bourgeoisie ou classe moyenne basse dont une partie est paradoxalement sortie de la pauvreté et montée socialement grâce aux plans sociaux de Lula. Le PT a réussi à améliorer les conditions matérielles de beaucoup de Brésiliens mais n’a pas accompagné ses programmes d’une formation politique. Parmi les Brésiliens à l’étranger, on compte également beaucoup de soutiens à Bolsonaro. Il réalise 80,64% à Miami. La proximité idéologique avec les États-Unis n’est pas négligeable. Sur le plan international, il va rompre avec la diplomatie instaurée par Lula et s’alignera totalement sur la politique étasunienne en voulant rompre avec la Chine « communiste ».

Face à lui, que peut espérer le peuple brésilien ? Il y a la possibilité d’annulation des élections à la suite des révélations de financement illégal de campagne électorale de 12 millions de reals brésiliens (un peu moins de 3 millions d'euros) par des entrepreneurs qui soutiennent Bolsonaro. Quant à Haddad, il affronte une situation bien compliquée avec un PT en perte d'hégémonie et une difficile recomposition politique au cas où il l'emportait au deuxième tour. Le PT a fait trop de concessions au capital. Sa victoire est cependant impérative pour que le camp socialiste ait un espace pour se reconstruire et présenter un programme révolutionnaire qui ne soit pas une politique de consommation et d’endettement.

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