Venezuela : le rôle des médias dans la construction du chaos

Marie-France Deprez, le .

Lorsque le 23 janvier, Juan Guaido s'autoproclamait président du Venezuela, il annonçait la convocation -dans les 30 jours- des élections présidentielles pour "chasser" le président élu Nicolas Maduro. Quelques heures plus tard, Donald Trump et ses fidèles alliés, dont le français Emmanuel Macron, le social-démocrate espagnol Pedro Sanchez, et notre gouvernement, s'empressaient de reconnaître le jeune collabo. Trois mois après c'est le grand fiasco, Maduro est toujours en place et même Le Figaro est obligé de reconnaître qu'il y a "deux Venezuela" qui s'affrontent et que la campagne anti-Maduro, ouvertement parrainée par la CIA et l'extrême droite internationale, montre des signes de fatigue.

N'importe où, un échec pareil aurait mérité, s'il existait, l'attribution du prix Nobel du ridicule politique à Monsieur Guaido et ses mentors; mais pas dans ce cas. L'exploit est dû au remarquable rôle que jouent les médias pour manipuler les informations, conditionner l'avis des opinions publiques et participer aux campagnes de déstabilisation des gouvernements qui déplaisent aux grands maîtres du système. Le pays de Maduro subit depuis déjà pas mal d'années une féroce campagne de désinformation. A cela s'ajoutent des mesures bien concrètes de sabotage matériel. En face, le peuple vénézuélien démontre une nouvelle fois un remarquable courage qui lui permet de résister. Et il sait comment faire car, depuis le début de la révolution bolivarienne, il a dû affronter des opérations cherchant à installer le chaos dans le pays, à le déstabiliser, visant notamment à ce que les plus pauvres, la base sociale même de la révolution, s'éloignent d'elle, perdent confiance en leurs dirigeants.

Ces opérations organisées par les classes dominantes visent par exemple à provoquer la pénurie, ciblant les diverses classes sociales. Dans un processus révolutionnaire, les habitudes de consommation de la bourgeoisie sont très vite affectées. En effet, toute révolution, digne de ce nom, veut sortir les plus pauvres de la misère et va normalement «s'attaquer» aux détenteurs de la richesse. Se voyant dépossédés de leurs entreprises parce que nationalisées ou collectivisées, de leurs propriétés terriennes, les patrons s'opposent à ces mesures par différents moyens visant à déstabiliser le processus en cours, quand ils ne les refusent pas tout simplement. Moyennant l'organisation des pénuries, ils cherchent à faire ressentir aux classes moyennes les mêmes frustrations que les leurs avant de s'attaquer aux plus pauvres. Quant aux grands propriétaires de latifundia, ils se refusent à appliquer les lois de la réforme agraire et gardent une attitude de seigneurs vis-à-vis des paysans qui résistent avec détermination et courage.

La guerre médiatique

Etant restés maître des principaux médias, les patrons y orchestrent leurs plaintes et s'en servent pour les répercuter. Les médias sont leur caisse de résonance pour tout problème survenu, dont ils feront croire qu'il est dû au pouvoir en place. Mais il faut du grain à moudre pour fabriquer ces infos et il faut qu'elles soient diffusées de manière ininterrompue de manière à susciter dans l'opinion une sensation permanente d'insatisfaction, de crainte, d'insécurité. La persistance de ces campagnes, la manière fallacieuse d'attribuer la responsabilité des problèmes au processus bolivarien cherchent à créer non seulement de l'animosité mais aussi de la haine de la population envers ses dirigeants; allant jusqu'à favoriser un scénario de guerre civile.

Mais ces médias poursuivent encore un autre but, répandre à l'extérieur du pays une image de cataclysme lié au pouvoir en place et qui ne peut que s'étendre. Ouvrant la voie à un atermoiement généralisé et à une critique du pouvoir légitime qui fera admettre la nécessité d'une intervention extérieure.

Parmi les attaques contre la population, les opposants ont, avec l'aide des services d'intelligence des puissances extérieures, provoqué des pannes d'électricité, une situation qui non seulement cause des problèmes au niveau de la production mais aussi directement dans les soins de santé, l'enseignement, la vie quotidienne. Ces pannes sont directement présentées dans les médias comme dues à des défauts d'entretien des installations. De cette façon, elles sont déconnectées de l'étrange hasard qui les a fait apparaître justement maintenant, au cœur de la crise. A ce propos, ce sont encore ces médias qui se chargent de décrédibiliser la légitimité des soupçons les attribuant à du "complotisme" oubliant même des faits pourtant avérés.

Des techniques revisitées et bien mises au point

Rappelons nous qu'avant le putsch contre Salvador Allende, de grandes coupures de courant avaient également eu lieu au Chili, des femmes de la bourgeoisie descendaient dans les rues pour manifester contre la pénurie alimentaire en tapant sur des casseroles vides, des grèves avaient mêmes été orchestrées dans des secteurs importants : mines, transport... pour faire s'éteindre la solidarité. L'analyse de l'historique du coup d'état au Chili permet de mieux résister aujourd'hui au Venezuela et l'une des leçons a certainement été la création par Hugo Chavez d'un réseau de volontaires civils (les milices bolivariennes) chargé de défendre le régime en cas d'attaque interne ou externe; il compterait aujourd'hui 1,6 million de membres.

En 1973, la CIA n'en était pas à son coup d'essai, l'Amérique latine avait déjà été confrontée avec ses interventions. Si l'on voulait parler de toutes, ce serait un livre que l'on devrait écrire. Mais comme nous parlons notamment du rôle des médias, rappelons-nous du coup d'état au Guatemala de 1954. Sans être identique, le scénario est similaire : un président, Arbenz Guzman, qui appliquait des réformes agraires, une multinationale, la United Fruit dont les intérêts étaient menacés par celles-ci, un président de la CIA, Allen Dulles, actionnaire de la multinationale ; enfin, Edward Bernays, le père de la propagande moderne et des « relations publiques », qui allait jouer un rôle très important en orchestrant dans les médias américains et guatémaltèques, une campagne qui ferait passer le coup d'état comme « normal » aux yeux de la population.

Cuba a évidemment été, et est encore, la cible privilégiée de ce genre d'attaques Nous nous bornerons ici à en rappeler un. Lorsque les Etats-Unis avec l'autorisation du Président Kennedy avaient lancé l'opération "Mongoose" contre la révolution cubaine, une des composantes consistait à faire se propager la peste porcine et des maladies dans les plantations du tabac à travers le pays. Attentats qui avaient obligé le gouvernement cubain à mettre en friche des milliers d'hectares destinés à ces plantations et à sacrifier plus d'un demi million de porcs. Farouchement niés à l'époque, ces faits ont été par la suite avérés et officiellement reconnus.

Aujourd'hui, au Venezuela, ce type d'attaques, opportunément mis en oeuvre à ce stade de la tentative d'intervention américaine, ont pour objet de justifier cette intervention. Mais il faut dire qu'elles existent de longue date, depuis le début du processus de révolution bolivarienne. Venons-en à un autre exemple, les pénuries alimentaires et de médicaments. Là encore les médias ont fait monter l'étonnement face au refus du président Maduro de laisser entrer une aide prétendument humanitaire. Mais sans revenir sur tout l'épisode, rappelons que c'est la présence de militants vénézuéliens qui a stoppé cette volonté d'intrusion et que par la suite, lors des examens par des instances officielles des restes du convoi incendié, il y a été trouvé des clous, du fil électrique etc. prouvant que cet envoi ne visait pas à soutenir un peuple qui a faim mais à alimenter plutôt la haine par un soutien logistique aux « guarimbas » (échauffourées de rues organisées pour faire penser au rejet des politiques du gouvernement par une large partie de la population). Le gouvernement a refusé cette « aide » précise et aujourd'hui, presque personne ne parle du fait que organisée en accord entre les parties (gouvernement de Maduro et la Croix-Rouge internationale) de l'aide vraiment utile peut entrer au Venezuela. Aide vraiment utile mais certes pas suffisante face aux nombreuses sanctions et confiscations d'argent notamment. Cependant, il faut encore une fois rappeler que si l'on parle des pénuries en ce moment dans nos médias c'est pour attaquer le gouvernement légitime. Des pénuries, il y en a depuis longtemps et si on y prête attention, elles visent particulièrement certaines couches de la population dans le but de déstabiliser la révolution. Elles visent par exemple, les femmes : une femme médecin belge qui a travaillé longtemps au Venezuela a expliqué que dans les pharmacies, il n'était pas rare de ne pas trouver de pilules alors qu'on y trouvait du Viagra pourtant produit par les mêmes firmes pharmaceutiques. Elles visent le peuple au sein même de sa culture et de ses traditions, par exemple, avant une fête traditionnelle, il n'est pas rare qu'une farine indispensable à la confection d'un plat ne manque complètement, farine qui revient comme par miracle, une fois la fête passée.

On le voit la déstabilisation n'est pas nouvelle au Venezuela, la nouveauté, c'est l'intensité et la répercussion dans les médias étrangers. Les médias nous présentent comme responsable un gouvernement « autoritaire » qui veut rester en place et qui n'a plus de soutien de sa population. Ils occultent bien sûr le fait que l'origine des manifestations contre le gouvernement, ce sont les quartiers riches. Ce mécanisme est un classique de la propagande de guerre, inverser le rôle des victimes et des bourreaux.

Le Venezuela résiste

Face à de tels opposants intérieurs, bourgeoisie encore présente à des postes clefs dont des médias écrits, télé et radios et extérieurs, les Etats-Unis, l'Union européenne avec le particulier activisme de la France et l'Espagne, le peuple vénézuélien résiste d'une façon qui en étonne plus d'un. Il se fait que sa force se trouve dans le processus même de la révolution. C'est cette force qui permet à une large partie de la population, surtout aux secteurs populaires de tenir malgré les difficultés ; qui leur permet, comme on l'a vu récemment de répondre positivement à l'appel du Président Maduro à reprendre le travail et les cours dès le retour de l'électricité.

De tels actes de résistance, on les retrouve à tous les niveaux de la société dans les barrios qui s'organisent depuis le début de la révolution, dans les missions qui s'occupent de la santé, de l'enseignement, de la distribution, dans les communes rurales etc. Au niveau des médias aussi, la société résiste créant ses propres moyens de communication, radios, TV (Terra TV, Alba TV...), filmant ses propres débats et actions afin de les faire connaître en interne et vers l'étranger.

Ce qui est la base de cette résistance, c'est bien la révolution elle-même qui s'ancre dans les quartiers, les communes et qui permet l'éducation politique du peuple. Ce sont là les boucliers antichocs du peuple vénézuélien.

 

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