Jorge Magasich : "Entre Trump et Biden, pas de grand différence concernant l'Amérique latine"

Notre interlocuteur est, depuis longtemps, habité pour une passion latino-américaine. D'origine chilienne, il a vécu en tant que militant de la gauche, l'expérience remplie d'espoirs de l'Unité populaire de Salvador Allende et sa cruelle défaite à propos de laquelle il a publié de nombreuses recherches dont une particulièrement remarquable sur le projet de "contre-putsch" d'un groupe de marins de la marine de guerre chilienne qui se proposait de contrer le coup d'état de Pinochet.[1] Professeur émérite d'histoire contemporaine et d'histoire de l'Amérique latine à l'Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales (IHECS), il publie régulièrement dans diverses revues dont Lava, La Revue Nouvelle, Le Monde Diplomatique..

Le Drapeau Rouge.- Spécialiste de la politique chilienne et en particulier de l'expérience de l'Unité populaire avec le gouvernement Allende, vous êtes un observateur attentif des réalités, souvent mouvantes, de l'Amérique latine. Qu'est-ce que ces réalités vous inspirent aujourd'hui ?

Jorge Magasich.- L’Amérique latine est, actuellement, un continent où des forces sociales considérables veulent remplacer le néolibéralisme par un régime assurant des droits sociaux. Il y a une forte demande pour moins de privé et plus de public.

Un petit rappel. De 1980 à 2000, pratiquement tous les gouvernements latino-américains, du Mexique au Chili, revendiquent la politique connue comme le « consensus de Washington » : discipline budgétaire, libéralisation financière, réforme fiscale qui priorise la TVA, élimination des barrières protectionnistes, priorité aux « traités de libre-échange » et privatisation des entreprises publiques. Or, ces mesures ont facilité la concentration de la richesse dans le 1%, et celle-ci n’a guère ruisselé vers les autres, comme l’affirmaient ses promoteurs. Depuis lors, les revenus insuffisants, le travail informel et chômage se multiplient.

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Michel Collon : « nos dirigeants n’ont pas l’esprit scientifique et n’ont pas fait l’effort de comprendre »

MCollon

Volontairement confiné, Michel Collon a investi sept mois à temps plein pour nous proposer un ensemble d'analyses, questionnements et réflexions à propos de la crise sanitaire en cours. Son livre « Planète malade » comporte un tome de 40 entretiens avec des personnalités du monde scientifique, politique, médiatique, hospitalier et un tome d’enquête personnelle (Dont Jean Ziegler, Rafael Correa, Laurent Laforgue, John Catalinotto, Sophie Merckx, Alfredo de Zayas pour les plus connus). Pour alerter et dénoncer car les conséquences de cette crise auraient pu être bien moins graves, notamment en perte de vies, si nos responsables politiques avaient fait preuve de plus de responsabilité pour la santé de leurs administrés et de moins d'allégeance envers les puissants intérêts économiques qui agissent en coulisse. Vétéran de tant de batailles, en voilà une de plus, Michel nous rend compte de sa dimension et de ses perspectives. Le DR se réjouit de lui ouvrir ses pages.

Le Drapeau Rouge.- Même si les médias dominants restent assez discrets à ce sujet, il y a une énorme différence entre le bilan des victimes de la Covid 19 dans les puissances occidentales et dans certains pays d'autres continents. Comment expliquez vous ces résultats si contrastés ?

Michel Collon.- Leur refus de comparer est en effet saisissant. D’un côté, l’Europe et les USA, soit environ 700 millions d’habitants, déplorent plus de 700.000 décès à ce jour (davantage en fait, les statistiques US sont manifestement sous-estimées). De l’autre côté, sept pays (pour un total de 1,52 milliard d’habitants) comptent seulement 7.000 morts. Cent fois moins de décès ! Mon livre analyse pourquoi ils ont réussi là où les pays les plus puissants ont échoué.

Le DR.- De quels pays parlez-vous ? La Chine sans doute…

M.C.- Oui. Quatre mille décès seulement alors qu’elle a été la première à affronter ce virus nouveau et complexe. Mais aussi le Vietnam, l’État indien du Kerala (dirigé par un gouvernement communiste), le Vietnam, Cuba, le Venezuela. Tous ont remarquablement limité les pertes…

Le DR.- Quel est leur secret ?

M.C.- En analysant leurs expériences, je suis arrivé à la conclusion que la stratégie la plus efficace combine sept méthodes qu’il faut appliquer comme un ensemble : 1.Réagir tout de suite. 2.Contrôler immédiatement les voyageurs. 3. Dépister et tracer systématiquement. 4. Tester massivement. 5. Des équipes sanitaires dans les quartiers pour détecter, tracer, conseiller, soutenir concrètement et moralement. 6. Des aides matérielles aux personnes en quarantaine. 7. Confiner seulement de façon ciblée. Donc en fait, ils ont placé la santé et la vie des gens avant l’économie. Ils ont mis rapidement les entreprises à l’arrêt quand c’était nécessaire et le paradoxe, c’est que leurs économies ont beaucoup moins souffert et redémarré bien plus vite.

Le DR.- En « bons élèves », vous ne voyez que des pays socialistes ?

M.C.- Je pense que c’est en effet le premier point du bilan : oui, le système socialiste a montré sa supériorité car il a placé l’homme et non le profit au coeur de sa stratégie ; en outre, face à une crise de cette ampleur, le service public est bien plus efficace que le privé qui n’agit que s’il y trouve un profit et qui agit dans le désordre.

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Manuela Cadelli: « Oui, les juges peuvent faire reculer l’arbitraire »

En arrivant au Palais de Justice de Namur et avant de rencontrer Manuela Cadelli, le discours qu’elle porte m’est immédiatement venu à l’esprit. En effet, je venais de quitter une gare très moderne respirant un luxe presque excessif pour me trouver devant un vieux bâtiment quelque peu délabré, celui du palais ; illustration du choix de l’affectation des dépenses publiques. Le décor était donc planté pour entendre cette juge pasionaria de la révolte contre le néolibéralisme rampant de notre époque qui dévaste tout ce qui reste de fraternité et d’humanisme dans les rapports sociaux et qui, suprême imposture, le fait en détournant le sens original de la notion de libéralisme ; celui qui venait des Lumières et de la culture humaniste. Notre journal se réjouit d’accueillir dans ses pages cette militante de la justice.

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Bahar Kimyongur : "Erdogan ou l'obscurantisme expansionniste"

Militant de la solidarité internationale, né et éduqué en Belgique où il est licencié en histoire de l’Université libre de Bruxelles, Bahar Kimyongür a su associer ses racines arabo-turques à sa formation et expérience européenne pour construire un regard mêlé de compétence et engagement des questions internationales, notamment celles concernant le Moyen-Orient. Opposant déterminé au gouvernement dictatorial de Recep Erdogan et à ses folles ambitions expansionnistes, ce dernier cherche, sans le moindre succès, à le faire taire et ce depuis belle lurette. Malgré le climat de terreur dans lequel il est contraint de vivre, Bahar Kimyongür poursuit ses activités journalistiques et publiera en mai prochain « Percligia : Dissidence théologique et révolte sociale dans l’empire ottoman du XVe siècle » aux éditions Les Indes Savantes, un ouvrage historique sur une épisode de l’histoire médiévale qui rappelle étonnamment la Turquie actuelle. Ce journal se réjouit de lui ouvrir ses pages pour faire partager à nos lecteurs ses points de vue sur l'actualité.

Le Drapeau Rouge.- La Turquie occupe des parties importantes du territoire syrien où elle impose l'usage de sa langue et la circulation de sa monnaie ; elle a consolidé son occupation du nord de Chypre tout en faisant main basse sur son pétrole ; même chose avec le pétrole et le gaz grecs ; elle intervient en Libye et en soutien de l'Azerbaïdjan contre l'Arménie. Comment expliquez-vous ce comportement d'Erdogan sur le plan international ? Que cherche-t-il vraiment ?

Bahar Kimyongur. – Pour les Etats en crise, la guerre a toujours été une valeur-refuge. Quand cet Etat est incarné par un despote aux abois, désavoué par une opposition grandissante dont une partie est issue du sérail, la guerre relève de la stratégie de survie. Elle force le peuple à marcher au pas cadencé. Le rythme est  infernal : entre deux opérations militaires, Erdogan  fait une déclaration tonitruante censée remonter le moral de la population au bord de la famine. Un coup, il découvre une quantité infinie de pétrole en mer Noire, un autre, du gaz en Méditerranée orientale, la semaine suivante, il révèle la sortie prochaine d’une voiture ou d’un avion de ligne de fabrication turque, un coup, il transporte 85 millions de Turcs sur la Lune. Les Romains offraient « Panem et Circenses », du pain et des jeux du cirque. Erdogan lui, fait juste son cirque. Quelques paillettes sans éclat pour épater la galerie virtuelle. Et parfois, une distribution ponctuelle mais hyper-médiatisée de pain ou de thé vient compléter ce tableau pathétique. C’est aussi à moindres frais que le dictateur espère ainsi entrer dans l’histoire en héros de la Reconquista ottomane. Dans les campagnes militaires qu’il mène en Syrie bien sûr mais aussi en Libye et dans le Haut-Karabakh, il dispose d’une chair à canon syrienne bon marché voire gratuite. Le 1er janvier dernier, des médias arabes ont diffusé des images d’une manifestation de mercenaires syriens contre le gouvernement turc dans une académie de police à Tripoli en Libye. Ils réclamaient leur solde impayé depuis cinq mois. 

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Ludo de Brabander, porte parole de VREDE : "Le militarisme ne tolère pas la vérité"

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La période de grâce qui suivit la fin de la Deuxième Guerre mondiale fut de courte durée. Très rapidement ladite « guerre froide » s'est installée, et fut même bien chaude pendant la guerre de Corée. Contexte qui encouragea le militarisme, le renforcement de l'alliance entre le monde de la finance et celui de l'industrie des armements que le président Eisenhower définissait comme le "complexe militaro-industriel". Face à cette évolution, des opinions publiques inquiètes se sont investies pour organiser la lutte pour la paix. Ce fut le cas chez nous avec la création en mars 1949 de l'Union belge pour la défense de la paix, UBDP (de Belgische Unie voor de Verdediging van de Vrede, BUVV dans sa version flamande). Cette dernière, devenue Vrede, est très active dans la lutte pour la paix et la dénonciation des fauteurs de guerre et leurs mentors.

À l'occasion de ses 70 ans (exactement en même temps que ceux de l'OTAN, ce qui n'est pas du hasard), le Drapeau Rouge se plaît à recevoir son porte-parole, Ludo de Brabander.

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Felipe Van Keirsbilck : Le grand capital est opposé à une transition écologique radicale

Felipe Van Keirsbilck est Secrétaire général de la CNE depuis près de 10 ans. La CNE représente une exception relative dans le syndicalisme belge : sur le plan organisationnel, c’est la seule centrale (avec la CSC Enseignement, et récemment les métallos wallons de la FGTB) à s’être organisée sur une base francophone, et ce depuis plus de 80 ans. Sur le plan de l’engagement dans un « syndicalisme de mouvement social », elle se distingue souvent par des positions plus radicales, ce qui surprend certains observateurs, le syndicalisme « employé » ou « des services » étant souvent, dans la majorité des pays ou des confédérations, plus conservateur ou « moins à gauche » … Des représentants de la CNE avancent deux explications à ce fait : l’homogénéité linguistique qui facilite les débats internes sur les questions politiques et l’importance attachée depuis toujours par la CNE à son service d’étude et de formation, avec un effort important d’éducation permanente et de contagion culturelle de la classe ouvrière … des employés et cadres. Le DR se réjouit de l’accueillir dans ses pages.

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