Jorge Magasich : "Entre Trump et Biden, pas de grand différence concernant l'Amérique latine"

Propos recueillis par Vladimir Caller, le .

Notre interlocuteur est, depuis longtemps, habité pour une passion latino-américaine. D'origine chilienne, il a vécu en tant que militant de la gauche, l'expérience remplie d'espoirs de l'Unité populaire de Salvador Allende et sa cruelle défaite à propos de laquelle il a publié de nombreuses recherches dont une particulièrement remarquable sur le projet de "contre-putsch" d'un groupe de marins de la marine de guerre chilienne qui se proposait de contrer le coup d'état de Pinochet.[1] Professeur émérite d'histoire contemporaine et d'histoire de l'Amérique latine à l'Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales (IHECS), il publie régulièrement dans diverses revues dont Lava, La Revue Nouvelle, Le Monde Diplomatique..

Le Drapeau Rouge.- Spécialiste de la politique chilienne et en particulier de l'expérience de l'Unité populaire avec le gouvernement Allende, vous êtes un observateur attentif des réalités, souvent mouvantes, de l'Amérique latine. Qu'est-ce que ces réalités vous inspirent aujourd'hui ?

Jorge Magasich.- L’Amérique latine est, actuellement, un continent où des forces sociales considérables veulent remplacer le néolibéralisme par un régime assurant des droits sociaux. Il y a une forte demande pour moins de privé et plus de public.

Un petit rappel. De 1980 à 2000, pratiquement tous les gouvernements latino-américains, du Mexique au Chili, revendiquent la politique connue comme le « consensus de Washington » : discipline budgétaire, libéralisation financière, réforme fiscale qui priorise la TVA, élimination des barrières protectionnistes, priorité aux « traités de libre-échange » et privatisation des entreprises publiques. Or, ces mesures ont facilité la concentration de la richesse dans le 1%, et celle-ci n’a guère ruisselé vers les autres, comme l’affirmaient ses promoteurs. Depuis lors, les revenus insuffisants, le travail informel et chômage se multiplient.

La nouvelle période commence fin 1998 quand les Vénézuéliens élisent Hugo Chávez qui prône un État social. Cette victoire sera suivie par celle de Lula au Brésil et Néstor Kirchner en Argentine, en 2003, celle d’Evo Morales en Bolivie en 2006, et par l’élection de Rafael Correa en Équateur en 2007 et de Fernando Lugo au Paraguay en 2008.

Ces gouvernements ont rejeté le projet de Georges Bush de créer l’Alena, « une grande zone de libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu ». Et créé par contre l’Unasur, une instance de tous les pays de l’Amérique du Sud, sans les États-Unis.

La « grand puissance » a répondu par des coups d’État d’un nouveau genre, « institutionnels » ou « parlementaires », où un pouvoir d’État décide de chasser le président. En effet, le dernier coup d’État à « l’ancienne » est le renversement de Jean-Bertrand Aristide en Haïti en 1991. Les premiers du « nouveau genre » sont le renversement de Manuel Zelaya au Honduras en 2009, suivi par celui de Lugo au Paraguay en 2012 ; ensuite, les coups d’État contre Dilma Rousseff au Brésil en 2016 et contre Evo Morales en 2019. Sans oublier qu’Ollanta Humala au Pérou et Lenín Moreno en Équateur, élus sur la base d’un programme de gauche, ont trahi leurs engagements et appliqué une politique ultralibérale.

Or, certaines tentatives n’ont pas réussi. Juan Guaidó, reconnu comme président intérimaire du Venezuela, n’a aucun pouvoir dans son pays, mais contrôle des milliards saisis aux entreprises publiques vénézuéliennes à l’étranger. Et le coup d’État qui a renversé Evo Morales en Bolivie en novembre 2019 sous le prétexte d’une fraude insinuée par l’Organisation des États Américains (OEA) alors que le Mouvement vers le Socialisme (MAS) avait gagné avec 47%, a aussi échoué. Après 11 mois de dictature néolibérale, en octobre 2020, le MAS obtient une victoire éclatante avec 55,1%, pourtant peu couverte par les médias.

Actuellement, au Pérou, Pedro Castillo a gagné les élections avec un écart de 0,3% et deviendra vraisemblablement le premier président du gauche du pays. Au Chili, le candidat communiste Daniel Jadue (par ailleurs d’origine palestinienne) a de bonnes chances d’emporter les élections de novembre prochain, et, même s’il ne gagne pas, la gauche est redevenue une force politique majeure. Et en 2021, Lula pourrait redevenir président du Brésil et Gustavo Petro pourrait gagner les élections en Colombie.

Le DR.- La « relation spéciale » du continent latino-américain avec les États-Unis est bien connue. Le changement de locataire à la Maison Blanche avec Joseph Biden remplaçant Donald Trump, apportera-t-il selon vous des modifications importantes à cette relation ?

J.M.- Non. Les prémisses de la politique latino-américaine des États-Unis, posées par le président James Monroe, dès 1823, consistent à faire de tout le continent américain un bloc, où les États-Unis ont une prééminence continentale. Ensuite, vers 1845, apparaît la théorie de la « destinée manifeste », une croyance sous l’influence de la prédestination protestante, qui prétend que la providence a chargé les États-Unis de « civiliser » d’abord l’ouest et ensuite au-delà. A la fin du XIXe siècle le secrétaire d’Etat James Blaine organise la première « conférence panaméricaine » qui vise à une certaine intégration continentale sous l’égide de Washington. L’Union Panaméricaine organisera huit conférences. Lors de la neuvième en 1948 à Bogotá, elle devient l’Organisation des États Américains, l’OEA, qui a toujours son siège à Washington.

Depuis deux siècles, des locataires de la Maison Blanche ont tenté invariablement de constituer un bloc avec les États latino-américains sous l’hégémonie de Washington. Notons qu’avant d’entrer dans les deux guerres mondiales, Washington s’est assuré préalablement du soutien de l’Amérique latine sous forme de fournitures de matières premières « à prix d’ami » comme l'a observé Jean Garcés. Et le fait que, jusqu’à présent, la Maison Blanche n’a pas pu contrôler le Venezuela et ses réserves de pétrole est un élément qui l’empêche d’entrer dans un conflit majeur.

Par ailleurs, le « latino-américanisme » existe aussi depuis deux siècles. Lorsque Monroe a formulé sa doctrine, Simón Bolivar a tenté de fédérer l’Amérique latine, convoquant en 1824 un congrès des États récemment indépendants. Cette tentative a échoué, comme bien d’autres. Cependant, l’objectif est toujours présent. La dernière « réincarnation » du projet de Bolivar est l’Union de Nations du Sud, l’Unasur, démantelée récemment par les gouvernements de droite. Mais elle pourrait renaître l’année prochaine.

Le DR .- Qu'est-ce que vous pouvez nous dire sur le rôle joué par l'Organisation des États Américains (OEA), institution regroupant l'ensemble des gouvernements américains (avec l'exception cubaine) et de son secrétaire général Luis Almagro ?

J.M.- A la fin de la Deuxième guerre mondiale, l’administration Truman a décidé de prolonger l’alliance militaire avec les pays latino-américains, mais avec des tendances essentiellement anti-communistes. La nouvelle coalition de la Guerre froide se concrétise d’abord dans un pacte militaire signé à Rio en 1947, qui introduit la notion d’ « ennemi interne », et ensuite la formation de l’OEA en 1948 qui donne une dimension politique au système de subordination de l’Amérique latine à Washington. Le pacte de Rio et l’OEA placent les États latino-américains dans une situation proche de celle d’un protectorat : ils perdent le pouvoir d’avoir une politique extérieure indépendante et ne peuvent décider de leur politique intérieure que si les décisions n’affectent pas les objectifs de la Guerre froide. Les positions neutres ou non alignées ne sont pas acceptées.

Rappelons que Cuba a été expulsée de l’OEA en 1961 et que la même OEA assume l’invasion de Santo Domingo en 1965. L’actuel secrétaire général uruguayen, Luis Almagro, – qui a été ministre des affaires étrangères du président José Mujica – représente les exigences de l’impérialisme (il faut réutiliser ce terme, qui décrit une réalité) aux pays subordonnés de se plier à un ordre international où les États-nations deviendront une sorte de sous-préfecture et où les grandes décisions seront prises ailleurs, souvent par des multinationales. Almagro se soumet aux mesures de Washington destinées à renverser le gouvernement du Venezuela, avec obséquiosité et même un zèle qui rappelle la vassalité. C’est la tendance actuelle : Washington, affaibli, passe de l’hégémonie à la domination. Il impose à ses alliés la soumission à sa politique internationale.

Le DR.- Et celui de l'Union européenne ?

J.M.- Elle est soumise aux mêmes exigences. Et ses dirigeants ont accepté de se plier, contre les intérêts les plus élémentaires de l’Europe. Reconnaître le « gouvernement » de Guaidó, qui n’existe pas, est absurde. Bloquer les avoirs du Venezuela renforce la punition de sa population en temps de pandémie. Et développer une politique agressive contre la Russie et la Chine va contre ses propres intérêts. Cependant, il n’y a pas en Europe, du moins pour instant, de courants qui réclament plus d’indépendance politique, économique et militaire.

Le DR.- Les résultats de la lutte, prolongée, pour finir avec les restes du "pinochetisme" au Chili ont une signification particulière. Quelles perspectives voyez-vous dans cet élan démocratique ?

L’explosion sociale commencée le 18 octobre 2019, que je préfère appeler « soulèvement populaire », a changé la situation. Ce jour-là, une manifestation dépassait le million de personnes à Santiago et d’autres réunissaient autant de monde dans le reste du pays. Sans convocation précise, ce mouvement – qui demande la fin du système de pensions privatisé et son remplacement par un système de répartition, la hausse du salaire minimal, l’enseignement gratuit, l’autonomie pour la minorité mapuche et d’autres peuples autochtones, avec une grande composante féministe – manifeste un grand rejet des « politiciens professionnels » et du bloc social-chrétien/socialistes, la « Concertación », perçu comme le continuateur des politiques néolibérales imposées par Pinochet. Avec le slogan « jusqu’à ce que la dignité devienne une habitude » (hasta que la dignidad sea costumbre), ceux d’« en bas » et une bonne partie des classes moyennes, exigent d’en finir avec la Constitution de Pinochet (retouchée par le socialiste Ricardo Lagos en 2005) et la génération d’une nouvelle Constitution qui garantisse démocratie et droits sociaux.

La majorité parlementaire a fini par concéder l’organisation d’une « convention constitutionnelle » élue au suffrage universel. Mais avec des limites : elle ne peut adopter des accords qu’au deux-tiers (ce qui donnerait à la droite un droit de veto) et la nouvelle Constitution ne peut aller à l’encontre des traités internationaux. Cette dernière limite révèle la stratégie des conservateurs qui placent les États-nations au niveau d’une sous-préfecture : les traités internationaux qui consacrent les droits de multinationales ont un rang juridique supérieur à la Constitution.

J’étais pessimiste pour les élections de l’Assemblée les 15-16 mai : la droite se présentait sur une seule liste, la Concertación sur une autre, et la gauche sur des dizaines… La dispersion du vote à gauche devait favoriser les droites.

Cependant, le résultat est très encourageant. Sur 155 élus, la droite n’en obtient que 37, assez loin du tiers de blocage ; la liste « Apruebo dignidad » des communistes et du « Frente Amplio » (nouveau parti comparable au Podemos espagnol), obtient 28 élus ; la Lista del Pueblo (indépendants de gauche) 26 ; la Concertación 25 ; et une liste d’indépendants de centre-droite 11. Pour la première fois, il y a 17 places réservées aux peuples originaires, et la majorité est plutôt à gauche. Ce résultat était impensable il y a un an : la gauche (sans compter les socialistes-libéraux) obtient certainement plus que la moitié de l’Assemblée qui doit entamer ses travaux le 4 juillet.

Un dernier fait révélateur : le même jour, les Chiliens ont élu les gouverneurs des 15 régions. La région de Santiago a connu un deuxième tour entre le candidat de la Concertación, le démocrate-chrétien Claudio Orrego et celle du Frente Amplio, Karina Oliva soutenue par la PC. Le premier l’a emporté avec 52%, avec le soutien de toutes les droites, allant du parti républicain (ouvertement pinochetiste) passant par les partis de droite classiques, la démocrate-chrétienne et les deux partis socialistes. Et aussi parce que dans les communes riches 50% des électeurs ont voté, alors que dans les communes pauvres seulement 10% l’ont fait. Ceci indique que le candidat de gauche a de bonnes chances pour l’élection présidentielle programmée le 21 novembre.

Le DR.- Un cas particulier et de grande actualité est donné par le résultat des élections présidentielles péruviennes, avec la victoire, inespérée pour l'ensemble des observateurs politiques, du candidat de la gauche Pedro Castillo. Commentexpliquez-vous cette victoire ?

J.M.- En effet, la victoire de Castillo a été inattendue. La candidate de gauche Verónika Mendoza, a été tellement vilipendée par les médias comme « castro-chaviste » que son résultat est tombé de 18,7% en 2016 à 7,9% en 2021. Or Castillo a obtenu 18,9% au premier tour, et 50,12% au deuxième.

Si sa demande essentielle est une Assemblée constituante pour en finir avec la Constitution néolibérale imposée par la dictature de Fujimori en 1993, il est moins porté vers le féminisme, croyant, opposé à l’avortement et au mariage pour tous, tout en concédant que c’est la Constituante qui doit décider sur ces questions.

Mais il est aussi instituteur dans une école rurale, membre des rondas campesinas (organisation d’autodéfense, légale, active pendant la période de la guerre contre le Sentier Lumineux), et aussi un syndicaliste qui a été à la tête d’une grève nationale. Il ressemble aux Péruviens de province, critiques envers la corruption du milieu politique, notamment à Lima — que représentait la candidate Keiko Fujimori, fille de l’ancien dictateur, elle-même mise en examen pour des affaires de corruption, comme une bonne partie de son équipe qui défend l’immunité parlementaire surtout comme une protection contre l’action de la justice.

Il y a peut-être des ressemblances entre Pedro Castillo et Evo Morales. Les deux représentent un peuple humilié pendant des siècles par une domination qui avait – et a toujours – une forte composante raciste.

Le DR.- Comme on pouvait s'y attendre, la droite conservatrice et élitiste péruvienne est occupée à faire usage de tous ses recours pour empêcher que Castillo assume la présidence du Pérou. Vous avez vécu personnellement l'expérience de l'Unité Populaire chilienne en 1973 et son écrasement par le couple Kissinger-Pinochet. Croyez-vos possible de faire un parallèle avec la situation péruvienne ?

J.M.- Les dernières nouvelles sont que l’ambassade des États-Unis à Lima a déclaré que l’élection a été « libre et juste », et ensuite les ambassades du Canada et du Royaume-Uni et l’OEA on dit la même chose. Ils s’éloignent de la manœuvre du fujimorisme de dénoncer fraude et de tenter d’annuler des centaines de milliers de votes dans les régions modestes où Castillo a gagné largement.

Pedro Castillo sera probablement le prochain président du Pérou. Il devra faire face à une opposition féroce qui tentera de le renverser à tout moment, notamment en profitant de la disposition qui permet de destituer le président avec deux-tiers des députés. Sa consolidation dépendra des alliances qu’il établira avec d’autres forces de gauche et de la mobilisation populaire pour imposer l’assemblée constituante. Mais son arrivée au palais présidentiel le 28 juillet, le jour de la commémoration des 200 ans de l’indépendance du Pérou, donnera aussi une forte impulsion au nouvel élan progressiste. Son succès va se jouer aussi dans les élections chiliennes, en novembre, et en Colombie et au Brésil, en mai et en octobre 2022. Dans les trois cas, les candidats progressistes sont bien placés.

 


[1]Livre pas encore traduit : "Los que dijeron 'No'. Historia del movimiento de los marinos antigolpistas de 1973"; ("Ceux qui ont dit 'Non'. Histoire du mouvement des marins anti-coup d'Etat de 1973",

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