Le message de Ceuta : Au-delà d’une tentative d’exode
« Tu sais ce qu’est la patrie, Safia ? La patrie, c’est que rien de tout cela ne puisse se produire ».
Extrait de « Retour à Haifa » de Ghassan Kanafani
L'aliénation et l'humiliation sont pires que la pauvreté et la précarité. L'exode massif des damnés du Maroc vers Ceuta (territoire marocain sous occupation espagnole) montre la misère dont souffre une grande partie de la population.
Les images montrent un peuple victime de l'exploitation, de la répression, de l'humiliation (la Hogra) un terme qui a beaucoup été répété par les jeunes marocains interviewés lors de ce grand départ.
Des mineurs en shorts et torses nus, des adultes avec des bouées de sauvetage, des femmes seules ou accompagnées de leurs enfants ou de leurs nourrissons. Des images de désespoir.
Et ce désespoir qui gagne les rangs du peuple a produit une armée d'affamés, d’aliénés qui sert de monnaie d’échange entre les mains du régime du Maroc qui l'exploite lorsque les circonstances le permettent. Comme lors de l’épisode de Ceuta en 2021, le régime du Maroc, a encore une fois instrumentalisé ce désespoir avec cynisme en orchestrant cet exode massif des 30 et 31 juillet 2026.
Oui cet exode a été, bien entendu, organisé car, comment concevoir que des milliers de personnes (plus de 70 000) puissent franchir la frontière et arriver à Ceuta en 48 heures sans que les appareils de l’État marocain, connus pour leurs capacités à scruter le moindre mouvement, ne soient au courant et ne puissent les en empêcher ? Cependant, le Maroc n’est pas le seul acteur dans cette opération ou, au moins, il n’est pas le seul à qui profite ce coup de pression contre l’Espagne.
Derrière cette grande manœuvre
Pour mieux comprendre ce qui s’est passé à Ceuta, il est nécessaire de contextualiser l’événement sur le plan régional et international.
- La reconnaissance des USA en 2020 de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie d’une normalisation ouverte et officielle du Maroc avec Israël ; normalisation qui a conduit à une coopération très avancée avec l’État sioniste dans les domaines du renseignement, l’industrie militaire, l’entraînement militaire, etc. Un axe voit le jour entre les USA, Israël et le Maroc.
- Les positions de l’Espagne contre la guerre génocidaire sioniste à Gaza et contre le transfert des armes depuis l’Espagne vers Israël ainsi que son opposition à la guerre contre l’Iran et finalement le retrait de son ambassadeur en Israël, en mars 2026, ont mis l’Espagne dans le collimateur des USA et d’Israël. A leurs yeux, l’Espagne est devenue gênante.
- En parallèle avec les positions précitées, l’Espagne a renforcé son rapprochement stratégique avec la Chine, rivale des USA, en signant des contrats importants lors d’une visite officielle en avril 2026 de son Premier ministre Pedro Sánchez.
- Le dernier événement à avoir jeté de l’huile sur le feu fut la visite officielle du même Premier ministre en Algérie, rival du Maroc et qui soutient le front Polisario, le 20 juillet 2026, c’est-à-dire 10 jours avant la date du grand exode des 30 et 31 juillet.
L’accélération de ces événements illustrent les tensions au niveau régional et mondial et reflètent les contradictions inter-impérialistes avec un déclin des USA et le repositionnement de plusieurs puissances comme l’Espagne autour de la Chine. Tout ceci, dans le cadre général de la confrontation entre les puissances impérialistes, et les peuples des pays dominés et qui sont asservis par des régimes vassaux, comme celui du Maroc.
D’après ce qui a été évoqué, nous pouvons penser que plus d'un acteur avait un intérêt à contrarier l’Espagne voir même à lui adresser un avertissement.
Quitter un calvaire à n’importe quel prix
Hormis les différents intérêts et contradictions entremêlées, le facteur déterminant des événements de Ceuta reste la disposition de grandes masses du peuple marocain à réagir rapidement aux messages diffusés sur les réseaux sociaux qui ont appelés à se diriger vers Ceuta dans le but de rejoindre l’espace de l’Union européenne. Les scènes de l’exode sont à comparer à celles des réfugiés fuyants une guerre. Les masses populaires marocaines ne fuyaient pas une guerre militaire mais une guerre économique et sociale. Ils fuyaient l’absence de perspectives.
Et face à cette disposition à quitter le territoire quel qu'en soit le prix, nous avons assisté à un déni politique au Maroc. A l’exception de quelques voix qui se sont élevées pour dénoncer la manipulation des masses, un silence imposé par une répression implacable a envahi l’atmosphère.
Alors pour conclure, nous répondrons avec Ghassan Kanafani : Oui la patrie, c’est que rien de tout cela ne puisse se produire car la partie ne jette pas ses enfants dans la mer. n