En Iran, l’impuissance des puissants
Donald Trump avait géré, avec éclat et succès, les dossiers vénézuéliens et arméniens, il semble progresser dans le cubain (visant, dans tous ces cas, à porter atteinte aux intérêts russes et chinois), et voilà qu’il se « plante » solennellement en Iran.
Avec l’équipe dirigeante de Téhéran, pourtant sévèrement mutilée et réduite, et après 5 semaines de bombardement incessant et entre 15 et 20 mille frappes, le président étasunien s’est tout simplement trouvé avec quelqu’un, de loin, bien plus fort que lui. Pour écraser le pays, Washington et Tel-Aviv avaient annoncé des frappes chirurgicales ; tout indique qu’ils n’avaient prévu que le ‘patient’ n’était pas, tout simplement pas, attaché.
Les experts en géopolitique militaire ne sortent toujours pas de leur surprise. Il leur est difficile de comprendre comment est possible qu’un pays qui subit presqu’un demi-siècle de très lourdes sanctions, qui est, pendant tout ce temps-là, cible de tous les services d’intelligence des USA et Israël (et pas seulement), qui venait d’être si lourdement attaqué il y a quelques mois, était encore capable non seulement de résister mais de répondre avec une vigueur et une créativité surprenante.
Savoir tirer les leçons
Cette réaction iranienne nous incite à penser que l’agression israélo-américaine de juin 2025, a été la pièce clé pour expliquer les performances en cours de la défense iranienne. Les dirigeants iraniens semblent avoir compris que juin 2025, n’était qu’un essai, un avant-goût d’une agression bien plus importante à venir. C’est alors qu’ils ont décidé de réviser en profondeur leur approche militaire et politique de la gestion du conflit. Sur le premier volet, ils ont disséminé largement, sur leur vaste territoire, leurs unités, notamment celles de l’artillerie sol-air ; décentralisé et autonomisé leur réseau d’unités combattantes (d’autant plus qu’Internet était hors usage) et intensifié au maximum sa production de missiles, drones, etc.
Mais c’est sur l’approche politique que le tournant, véritable basculement, fut le plus décisif. En juin 2025 la réponse iranienne aux agresseurs fut essentiellement militaire. En mars-avril 2026, elle fut économico-militaire car ils comprirent que cette deuxième tentative, aurait une dimension bien supérieure à la précédente, que le pays allait jouer pratiquement sa survie et qu’il fallait dont jouer le tout pour le tout. C’est ainsi qu’ils se sont dit qu’il fallait toucher la carotide du réseau qui nourrit l’agression.
Autrement dit, en plus des agresseurs directs, atteindre leurs complices et, surtout, leurs ressources vitales. Et ce, visant non seulement les noyaux de la production pétrolière des pays du Golfe, alliés aux USA et chaque fois plus rapprochés d’Israël, mais aussi d’autres points clés du système techno-financier indispensables au processus d’agression. C’est ainsi que des drones ont frappé les agences américaines de Citibank à Dubaï et Manama, capitales des Émirats arabes unis et de Bahreïn, ainsi que les centres de données d’Oracle dans le quartier business du Dubaï city international et celui d’Amazon à Bahreïn, interrompant le trafic du « cloud » dans tout le pays. A leur tour, Google, Apple et Microsoft ont été avertis de risques vue leur participation à l’agression.
Ormuz, pas si étroit que ça…
Mais c’est en prenant le contrôle du détroit d’Ormuz, ce couloir aux formes capricieuses, que réside leur coup de génie. Car, en se reliant au golfe d’Oman, il en résulte la voie maritime unique pour le pétrole des pays voisins du Golfe Persique (Irak, Koweït, Arabie Saoudite, Bahreïn, Qatar, Emirats arabes unis, Oman), ils ont secoué lourdement l’économie mondiale et en particulier, l’occidentale.
Car il ne s’agit pas que du pétrole. Mais aussi du gaz, dans ses dérivés tels, entre autres, l'hélium, l'azote, le néon, le chlore et leurs complexes mélanges utilisés dans la fabrication de puces électroniques, si indispensables pour les nouvelles technologies numériques[1]. Le secteur chimique est aussi sérieusement visé car le Moyen-Orient est un fournisseur majeur de composants pétrochimiques de base pour la fabrication de plastique, des adhésifs, des fibres synthétiques. Idem pour l’industrie automobile en particulier pour l’aluminium car près de 10 % de ce métal provient de la région. Les difficultés s’avèrent aussi importantes pour le bâtiment, l’aéronautique, l’agriculture (le commerce d’engrais ; 30 % des échanges mondiaux d’urée, essentielle pour les céréales et légumes, transitent par la zone).
C’est ainsi que « la petite excursion » et/ou les « deux ou trois jours » annoncés, au début de l’agression, par le narcissique président étasunien, prennent maintenant des allures d’éternité ; idem pour leurs répercussions sur l’économie mondiale. Et ce, par une simple décision administrative.
En 1980, Donald Trump a 34 ans
A la chute, en 1979, du régime sanguinaire du Shah en Iran, soutenu déjà par le tandem USA-Israël, le président Carter décide d’accorder asile au despote déchu ; décision qui fut comprise par une partie de la population iranienne, surtout de la jeunesse, comme un pas pour le restituer au pouvoir, comme fut le cas en 1953 après le putsch contre Mossadegh. Une masse d’étudiants bloque alors l’ambassade des Etats-Unis et retient en otage, pour presque deux ans, une soixantaine de diplomates.
Quelques mois après, le jeune Donald Trump réagit en octobre 1980 par une déclaration vidéo dont on se doit de reconnaître la permanence de ses convictions : « Carter aurait dû envahir le pays, libérer les otages et s’emparer des champs pétrolifères iraniens (…) Je pense que nous avons raté une occasion. »[2]. En effet, 46 ans après, c’est exactement ce qu’il se propose d’obtenir là où il croit que c’est encore possible.
Cette obsession du personnage peut nous conduire à personnaliser un peu trop cette guerre. Or elle n’est pas la guerre de Trump, elle est celle d’une partie, importante, de « l’Etat profond » (Deep state) américain qui, en se regardant au miroir et se comparant à la Chine est un peu désespérée. Il faut donc tout faire pour priver la Chine de pétrole (comme au Venezuela) et, peut-être surtout, de l’empêcher de le commercialiser en yuans (comme au Venezuela). Car, ne l’oublions pas, l’affaiblissement du dollar est le plus terrifiant de ses cauchemars. Mais ce n’est pas tout. Un regard sur les cartes géographiques nous montre que l’Iran et le Venezuela occupent des positions stratégiques en projection vers le Moyen Orient et l’Afrique pour le premier, les Caraïbes et l’Amérique Latine pour le second ; positions clés en conséquence pour le projet de route de la soie chinois qu’il s’agit, lui aussi, d’empêcher de grandir.
Le partenaire israélien
Quant à Netanyahou, lui aussi représente et commande un important secteur de ‘l’état profond’ israélien : celui porteur d’un sionisme messianique pour lequel, l’essentiel est d’en finir, stricto sensu et dans tous les sens du mot, avec l’Iran, devenu l’axe où convergent les résistances régionales aux projets expansionnistes, tous azimuts, de l’Etat hébreu. Son obsession suprématiste fait partie de son héritage familial, son père Benzion Netanyahou fut le secrétaire personnel de Zeev Jobotinsky, l’idéologue ultra nationaliste du sionisme, auteur de la théorie de « La muraille d’acier » contre les arabes » et inspirateur de l’Irgoun, le mouvement armé, actif dans la perpétration, en 1948, du Nakba, l’expulsion massive des palestiniens de leurs terres.
Très proche, personnellement et politiquement de Trump, le premier ministre israélien a compris que la hantise de ce dernier pour la ‘menace’ chinoise est telle, qu’il devient singulièrement vulnérable. C’est ainsi que, comme le dévoile le New York Times, il a, assez facilement, réussi à convaincre Trump de déclencher cette guerre, le matin du 11 février lors d’une réunion dans le ‘situation room’ de la maison blanche[3].
Quelques jours après, le 28, l’Ayatollah Khamenei était assassiné avec son équipe, et commençait un interminable cortège de bombes visant à détruire la nation iranienne. Et ce, peu importe si le 27 février, la veille du début des bombardements, le ministre des affaires étrangères d’Oman, Al-Bousaïdi, modérateur des négociations en cours pour, justement, éviter la guerre, déclarait « Si le but était d’éviter que l’Iran puisse avoir la bombe nucléaire, je pense que nous avons résolu ce problème. »[4] . Ce n’est pas la première fois : bombarder à la veille ou en pleine phase des négociations, cela devient presque ‘la’ méthode diplomatique du tandem USA-Israël. En juin 2025, les frappes eurent lieu deux jours avant la phase finale des négociations que les observateurs, annonçaient ‘prometteuses’ ; dans ce cas, comme dans celui de février 2026, il ne s’agissait pas seulement de saboter les négociations, mais également de supprimer les négociateurs.
On peut comprendre cette allergie de Netanyahou pour un règlement réel, et juste, de la question de l’occupation des terres palestiniennes. Il y a d’abord ses convictions racistes et profondément suprématistes ; puis son intérêt à échapper à la justice de son pays qui le poursuit pour des affaires de corruption. Enfin, et ceci est un peu plus complexe, le besoin de maintenir une sorte de distraction sordide sur une population qui, soutien de ses politiques criminelles, en a besoin pour oublier sa honte.
L’UE au sommet de l’indécence
Dames von der Leyen et Kallas, sieur Costa, eux, par contre, n’ont pas besoin de l’oublier, ils en sont fiers. Ils savent parfaitement que les comportements de l’Etat sioniste envers les populations palestiniennes sont parfaitement violateurs de l’Accord d’association UE-Israël qui font de l’UE, premier partenaire commercial au monde de l’Etat hébreu. Pourtant, non seulement ils ne font rien pour résilier cet accord en application de son article 2 qui sentence dont le respect des droits humains est « l’élément essentiel » de son fonctionnement.
Bien plus indigne que cela. Au lendemain du premier jour des bombardements, la présidente de la Commission européenne a publié un communiqué appelant non pas à condamner ou à arrêter ces bombardements mais à « un changement de régime en Iran ». Par contre, autant elle que sa collègue, ont condamné le pays agressé pour ses réactions « disproportionnées » et « inadmissibles » lorsque Iran a cru nécessaire d’attaquer les bases militaires situées dans les pays du Golfe qui servaient à lancer les attaques contre lui. Même indignité enrichie d’hypocrisie lorsque Macron, Merz et Stammer signent un communiqué le premier jour de février faisant part de leur « …consternation vis-à-vis des attaques de missiles indiscriminées et disproportionnées, lancées par l’Iran contre des pays de la région ».
[1]D’où l’inquiétude de Taiwan quant au sort de l’entreprise TSMC, le premier fondeur mondial qui nourrit les processeurs d’intelligence artificielle des GAFAM, des voitures, smartphones, ordinateurs etc.
[2]Donald Trump, le 8.10.1980 https://x.com/mdubowitz/status/2028534632363229309
[3] https://www.nytimes.com/2026/04/07/us/politics/trump-iran-war.html
[4] Le Monde, 04.03.26

