Quelles réponses syndicales aux régressions sociales ?

Le patron de Proximus qui annonce la suppression de 1.200 emplois dans les dix prochaines années, en modérant de la sorte l’information : On ne détruit pas des emplois, on les reconstitue avec moins de personnes. Ce tour de passe-passe sémantique est symptomatique du cynisme des employeurs qui ne comptent plus désormais en nombre de travailleurs, mais en nombre de postes.

L’humain a disparu au profit de la fonction. Pour chaque poste de travail se pose aujourd’hui la question de savoir s’il doit être occupé par un être humain, un algorithme ou être externalisé. Et cela ne concerne plus seulement les travailleurs peu qualifiés, mais aussi les cadres et les managers. Face à cette déshumanisation du travail, quelle devrait être la stratégie syndicale ? L’action récente chez BPOST nous donne peut-être des pistes à creuser pour contrer ce déni des valeurs humaines au profit des valeurs financières.

REACTIONS SYNDICALES DIFFERENTES

Si chez Proximus, l’annonce de la disparition de 1200 postes de travail dans les dix prochaines années a été prise par les organisations syndicales avec fatalisme, la réaction des syndicats de BPOST a été diamétralement différente, les travailleurs refusant des mesures de flexibilité nuisibles pour leur santé et leur équilibre privé-professionnel. Dans les prisons également, alors que le manque d’effectifs est structurel, le recours au privé pour certaines fonctions suscite inquiétude et colère au sein de travailleurs excédés par le mépris manifestés par les autorités pour leurs conditions de vie et de travail.

Le monde change, mais ce n’est pas un hasard si ces événements concernent des entreprises publiques ou dépendant de l’Etat. Toutefois, sur base de situations fort différentes, les appareils syndicaux pourraient mettre en œuvre des réactions appropriées et rassembleuses, plutôt que sporadiques et corporatistes.

Mobiliser contre les mesures gouvernementales ou contre des fermetures et restructurations d’entreprises (les services publics, la distribution …) est une chose, organiser les travailleurs autour d’une conscience de classe et d’un projet commun en est une autre.

LE TOUS ENSEMBLE CONTRE LE DIVISER POUR REGNER

Avec la désindustrialisation de l’économie et l’éclatement du travail dans de plus petites structures (externalisation, délocalisation, consultance …), voire dans des entreprises pratiquant une concurrence déloyale autorisée par les manquements de la législation (Uber, Deliveroo …), les syndicats – trop souvent encore conditionnés par une massification du monde du travail qui n’existe plus – doivent de se réinventer sur les objectifs poursuivis et les moyens disponibles pour les atteindre.

Or, la tâche est d’autant plus ardue que les intérêts et conditions de travail des uns et des autres sont éparpillés et que la tendance générale est de d’abord se préserver, même si c’est au détriment d’autres travailleurs ou collègues. En élargissant le cadre d’analyse des diverses situations, les syndicats pourraient faire prendre conscience au plus grand nombre que chacun dépend de tout le monde et tout le monde de chacun.

"Ils [les groupes militants] confondent mobiliser et organiser, ils savent rassembler ponctuellement, mais délaissent souvent ce qui se joue entre deux cortèges – le travail d’implantation, de conviction, de porte-à-porte, de pression sur les élus, de construction d’alliances, nécessaires pour élargir leur base"[1]

SOLIDARITE OU EGOISME

Un indépendant qui se réjouit de l’exclusion des chômeurs du droit aux allocations après deux ans d’inactivité ne pense pas que parmi ses clients il y a de ces personnes exclues et que, dès lors, la diminution de leur pouvoir d’achat va affecter son chiffre d’affaires.

Un citoyen qui effectue ses commandes en ligne, sans prendre en compte le coût environnemental et sociétal de ses achats, considère-t-il les conditions de travail et de transport sous-jacente à ce confort personnel ? Et des conséquences à plus long terme, si le système se développe, sur son propre emploi et celui de ses descendants. L’économie de la fainéantise a un prix : celui du déclassement professionnel et de l’exploitation éhontée de plus en plus de travailleurs.

Troisième exemple, mais il y en a bien d’autres, le consommateur, qui apprécie que les commerces ouvrent le dimanche, a-t-il une pensée compassionnelle pour le personnel de ces enseignes qui lui, ne peut profiter ni des moments en famille ni des loisirs réservés aux autres le weekend ?

Les organisations syndicales, leurs permanents et délégués, négligent trop souvent ce rôle pédagogique qui consiste à expliquer par des cas concrets l’involution de notre société vers la déshumanisation et l’exclusion. Les militants de la première heure ne connaissaient pas Marx, et pour la plupart ne savaient ni lire ni écrire, mais ils avaient pris conscience par leur situation concrète qu’ils devaient lutter pour que leurs enfants vivent mieux qu’eux.

ACTIONS CIBLEES ET UNIVERSALITE DES LUTTES

Il y a quelques années, une secrétaire permanente du secteur Transports de la FGTB avait fait condamner un grand ponte flamand pour pratiques illégales en matière d’occupation de personnel. Récemment, un autre transporteur, de la Région du Centre cette fois, a été condamné par la justice pour manœuvres frauduleuses dans la délocalisation de certaines de ses activités en Roumanie.

Ces exemples devraient servir de modèles dans le dossier BPOST aux syndicats. Pourquoi demande-t-on plus de flexibilité au personnel pour rester concurrentiel ? Parce que des sociétés, en toute impunité, bradent les prix sans égard pour les droits des travailleurs, avec la complicité d’un personnel politique qui préfère détourner le regard que d’entrer dans le lard. Comme l’écrit Bruno Colmant dans son blog, aucune économie ne prospère durablement en appauvrissant ceux qui la font vivre[2].

Outre le blocage des livraisons due à la grève des postiers, il y a des actions juridiques et militantes qui devraient s’y ajouter. Si des entreprises, pas si difficiles à identifier, ne respectent pas les règles sans réaction des autorités, pourquoi ne pas aller les bloquer, communiquer sur le pourquoi de cette action et, en outre, entreprendre une procédure qui prendra hélas ! plus de temps ?

Et si on parle d’alliance, qu’enfin les partis « de gauche » se joignent à ces actions pour infléchir un système qui ferme les yeux sur l’exploitation par les plus forts tout en traquant les plus faibles.

LE CAS PROXIMUS

En ce qui concerne la Société Anonyme de droit public, c’est l’implémentation de l’intelligence artificielle dans ses processus qui rendrait nécessaire une diminution des effectifs en douceur. Deux tiers des travailleurs quittant l’entreprise ne seront pas remplacés, ceux qui resteront devront effectuer, pour la plupart, d’autres tâches pour lesquelles ils seront accompagnés.

Derrière ces déclarations émollientes, le patron de l’entreprise occulte une décision impitoyable, laquelle mettra inévitablement nombre de travailleurs en difficulté, au détriment de leur santé physique et mentale le plus souvent. D’autres restructurations l’ont démontré. Le dénominateur commun, dans tous les cas de figure, c’est que l’humain est la variable d’ajustement et non la préoccupation principale.

L’entreprise en sera-t-elle plus efficiente pour autant ? Les clients y trouveront-ils leur compte par une diminution des tarifs ? L’Etat, l’économie et la société en sortiront-ils gagnants avec toujours plus de laissés-pour-compte ? Nous en doutons fortement.

DES SYNDICATS RESIGNES

Ce qui choque dans ce dossier, c’est le peu de réactions des organisations syndicales de Proximus, lesquelles ne semblaient pas être étonnées de l’annonce, sauf en ce qui concerne le nombre de postes supprimés[3].

Pourquoi ne pas avoir dénoncé les conséquences d’une telle décision sur la santé des travailleurs ? Y a-t-il eu des débats au sein des organes de concertation sur l’ergonomie des postes de travail sacrifiés et de ceux à créer ? Pourquoi ne pas avoir proposé des alternatives visant à sauver un maximum d’emplois ? Dans la communication syndicale, rien ne transparaissait sur ces questions.

UNE REPARTITION DES ROLES

En 33 ans de syndicalisme, votre serviteur a pu constater un manque de clarté sur ce que chacun devait faire dans la hiérarchie syndicale. Quel est le rôle des délégués de base, des secrétaires permanents locaux, régionaux et fédéraux ?  Et de regretter le manque d’implication de beaucoup d’entre eux en ce qui concerne la formation, la communication et le travail de terrain de tous les jours, éléments essentiels pour expliquer aux travailleurs les enjeux pour eux de l’évolution de l’entreprise et de la société, ainsi que de l’importance d’un rapport de forces efficient pour anticiper et contrer les dérives managériales. Pour vaincre, il faut d’abord convaincre.

Sans ce travail de fond, il sera très compliqué d’organiser un monde du travail fragmenté et décontenancé par tous les changements qu’il doit subir plutôt que d’y prendre part.

GARDONS L’ESPOIR

Mais il ne faut pas désespérer, l’histoire nous a déjà montré que l’être humain est capable de réagir quand tout semble s’effondrer. Et d’imaginer un autre monde qui rassemblera le plus grand nombre autour de valeurs humaines communes : "Plus l’inquiétude, le pessimisme et l’angoisse s’intensifient, plus le besoin d’espérer resurgit, résiste, s’aiguise, ose se reformuler […] Le cours des choses le confirme, mais en nous incitant plus encore à redéfinir et à réévaluer la notion d’espoir, en rappelant son lien indéfectible à l’action, en insistant sur sa dimension collective, actuellement en cale sèche, faute d’imaginaire"[4]

 


[1] Eric Blanc, politiste, cité par Benoît Breville, Un optimisme farouche, Le Monde Diplomatique, avril 2026.

[2] Le 13 avril 2026

[3] Le Soir, 28 février 2026

[4] Le Monde des Livres, 23 janvier 2026

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